Interview Arno Lam, l'obsession du portrait photographique

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Grand format Interview Photographe, portrait, Mode, Célébrité Publié le 08.10.2015

Arno Lam, l'obsession du portrait photographique

Vendredi 2 octobre 2015, la Fashion Week bat son plein. Un œil sur Instagram : les photos et les hashtags associés se multiplient. Tout un petit monde s'exhibe à Paris en marge des défilés et soirées d'after-show. Le photographe Arno Lam a lui choisi cette semaine rocambolesque pour se réfugier dans son studio de Montreuil, se consacrer à une lourde tâche, celle de trier un an d'archives.

Des séries mode, des célébrités, de parfaits inconnus, des ouvriers au travail ou des motards à longue barbe, tout un tas d'individus est passé devant son objectif passionné, qui mitraille sans lassitude, l'humain depuis 20 ans. Nous lui avons proposé une petite pause, au cours de laquelle nous avons pu visiter son studio, découvrir son parcours et comprendre comment un photographe portraitiste fabrique une image.



Suivre Arno Lam :
http://arnolam.com
http://instagram.com/arnolam


Arno Lam - Série d’autoportraits intitulée « Je est un autre »


Peux-tu te présenter ?

Je m'appelle Arno Lam, je suis photographe portraitiste. J'ai commencé par les portraits et je pense que c'est le métier qui va me suivre tout au long de ma carrière. En parallèle à ça, depuis une dizaine d'années je fais de la mode. Entre les portraits et la mode, je photographie de plus en plus de célébrités, ce qui est je trouve un mix entre ces deux mondes, qui d'un côté est figé sur le personnage et de l'autre un peu plus narratif. Avec les célébrités, je pioche dans les deux. Il faut à la fois être attaché au personnage et raconter quelque chose.

À partir de quel âge tu as commencé la photo et quand as-tu su que tu voulais en faire ton métier ?

J'ai su que je voulais devenir photographe à l'âge de 13 ans. C'est arrivé un peu par hasard, mais ça m'a directement obsédé. Je pense que le déclic s'est fait parce que mon père faisait un peu de photos, et aussi, à 8-9 ans, un de mes oncles féru de photo m'y a un peu initié. Mais très sincèrement, à l'époque tout ça était très virtuel, puisque je ne savais pas exactement où ça pouvait m'emmener. On me disait, "mais je comprends pas photographe, comme celui au coin de la rue ?". Je savais que ce n'était pas celui-là, mais exactement quel type de photographe, je ne savais pas.

Tu te souviens à quand remonte ton premier appareil ?

À peu près à cet âge-la, j'ai commencé à emprunter discrètement l'appareil de mon père et à faire des images. À 15 ans j'avais mon labo dans ma chambre et comme c'est devenu une obsession, j'ai commencé à y consacrer beaucoup de temps. D'une part pour le plaisir, puis à 14-15 ans, j'ai commencé à travailler pour un journal local, qui me commandait des images un peu "insolites". C'était une sorte de rubrique, et toutes les semaines j'avais une photo qui sortait.
En parallèle, comme je cherchais à avoir un peu d'argent de poche, je travaillais pour une société avec qui j'allais photographier des enfants qui jouaient au foot. Je photographiais tous les joueurs à genou à coté du ballon. Ils pouvaient ensuite acheter leur image.
En fait assez spontanément, comme je viens d'un milieu prolétaire, il a fallu pour payer les développements, le matériel, parfois la chimie, que ce plaisir rentre dans une logique d'investissement, en tout cas de pouvoir gagner un peu sa vie avec. Cette logique me suit encore aujourd'hui et fait d'ailleurs toute mon évolution depuis le début. Je n'ai jamais pu lâcher le fait qu'il y ait aussi un côté commercial à l'aspect artistique.


As-tu fait des formations particulières ?

J'ai majoritairement appris tout seul, malgré tout comme j'étais très pressé, j'ai tout de même fait une école de photo à Bordeaux, entre mes 15 et 17 ans. Avec le recul je ne pense pas que cette formation m'ait réellement servi. À l'époque je trouvais qu'on était déjà en retard sur les techniques. Même si j'ai eu la chance d'apprendre sur argentique, la formation ne prenait pas en compte les nouveaux usages liés au numérique. Pour l'anecdote, je suis repassé dans cette école 10 ans après et ils venaient seulement d'avoir photoshop...
C'est en travaillant et en me formant par du concret que j'ai le plus appris.

"Richard Avedon ou Newton. Ce sont des maîtres qui m'obsèdent toujours et qui sont toujours quelque part dans un coin de ma tête."



Justement, qui sont les personnes qui ont influencé ton parcours ?

J'ai quelques personnes phares qui m'ont prises sous leurs ailes. Pas forcément d'un point de vue photographique, mais plus d'un point de vue humain. Par exemple mon premier boss, ou Floris de Bonneville, ancien directeur des rédactions de l'Agence Gamma. Il m'a offert mon premier stage à 16 ans, alors que je voulais devenir photographe de guerre. J'ai assez vite compris que j'étais pas assez suicidaire pour ça et qu'en fait je préférais les jolies choses. Mais dans cette recherche, Floris m'a proposé plein de solutions et, quand je suis arrivé à Paris définitivement à 20 ans, c'est lui qui m'a offert mon premier job dans une agence de presse qu'il venait de monter.
Après parmi les personnes que j'ai eu envie de suivre, il y a entre autres Richard Avedon ou Newton. Ce sont des maîtres qui m'obsèdent toujours et qui sont toujours quelque part dans un coin de ma tête.

Comment décris-tu ton approche de la photographie, et comment perçois-tu le métier de photographe aujourd'hui, alors que tout le monde peut prendre des photos ou y a accès ?

Mon approche... J'ai la chance de faire ce métier par passion, et qu'elle ne se soit pas tarie au fil des années. Encore aujourd'hui, je m'amuse quotidiennement et je continue même à m'amuser encore plus, jour après jour. La photo est toujours une obsession. Avec les années, je suis aussi plus à l'aise avec le mot "artiste". Comprendre ce terme permet de mieux définir ce qu'on fabrique, de délimiter sa démarche, les cycles, ce vers quoi on a envie d'aller, et aussi les choses qui nous lassent mais pour lesquelles on nous appelle. Cet ensemble permet de se projeter dans le futur, d'être insatisfait et d'aller chercher d'autres choses.

Dans tout ça, je pense avoir une démarche assez spontanée, je reste très attaché à l'être humain. D'où le portrait. Car même si c'est fortuit et rapide, c'est avant tout une rencontre. Attention, je ne suis pas du tout le genre de photographe qui te parle de te "raconter les personnes, ce qu'elles ont à l'intérieur, et tout". Pour moi, tu racontes un moment. Si la personne arrive et qu'elle est triste, tu vas raconter sa tristesse. Si elle est joyeuse ou qu'elle rigole, tu vas raconter ce rire, mais tu ne racontes pas ce qu'il y a dedans. Je trouve qu'un être humain est beaucoup trop compliqué. Et si ce moment donne l'impression de rentrer dans la personne, ce n'est qu'une illusion.
En revanche, toutes ces rencontres te transportent vers de nouveaux mondes. Par exemple, je fais beaucoup de travail avec des agriculteurs ou des gens qui bossent avec leurs mains. Pour le projet Factory Heart, j'ai passé 7 jours non-stop dans une usine, quasiment en 3/8. Mais le lendemain, tu shootes Charlotte Rampling et puis le surlendemain, une jeune comédienne qui commence à démarrer aux Etats-Unis, une mannequin de 16 ans qui vient de Pologne, comme un homme qui va avoir 50 ans et qui a besoin d'une image. Tout ça reste avant tout des rencontres et c'est vraiment le cadeau au travers de la photographie qui me séduit le plus.

"les gens ont perdu la notion de ce qu'est une vraie photographie."



Pour la place des photographes aujourd'hui ? Moi j'ai aucun problème avec le fait que l'image soit de plus en plus développée, parce que de toute façon, plus elle est développée, plus elle me fait travailler. Le fait que tout le monde en fasse ne me gêne pas non plus. Ce qui me gêne en revanche, c'est que de temps en temps, les gens ont perdu la notion de ce qu'est une vraie photographie. Ils ont de moins en moins l'œil et se suffisent de choses trop banales ou trop simples.
Dans la qualité globale, dans le choix du cadrage, comme de la lumière, ou des modèles que tu choisis. Une image se monte dans son ensemble et en l'occurrence aujourd'hui, l'amateurisme en place ne prend pas en compte cet ensemble. Par exemple, il y a plein de photos Instagram "jolies", mais il ne faut pas confondre cet aspect avec le fait qu'une image se monte, se fabrique. Ce n'est pas pour rien si on travaille avec des équipes.
Toutes les images faciles démontent un peu ça, mais il faut en tirer le positif. Au contraire, ça me pousse à faire plus, à être meilleur, car c'est seulement comme ça que tu peux te démarquer et que tu peux continuer d'exister.

Pour rebondir sur ce que tu dis, comment procèdes-tu pour monter une image ? Guy Bourdin, par exemple, dessinait à la main les clichés avant de les prendre. As-tu une technique particulière ?

De mon côté, je pense que c'est une réflexion globale. Je ne fais pas de crobards. Je l'ai fait pendant un temps, mais j'ai vite senti que le fait de dessiner une pose et de la mettre en scène m'enfermait dans un résultat qui ne me convenait pas. Au même titre, je ne fais jamais une photographie sur un trépied. Mon appareil n'est jamais posé, parce que mon modèle, je lui demande de vivre, de bouger, d'avoir une certaine intensité. En même temps, je bouge aussi. Je ne tiens pas en place pendant un shooting. Je suis tout le temps à droite, à gauche, d'un côté puis de l'autre, je prends des contrechamps...
Guy Bourdin travaillait un peu comme un photographe de nature morte et dans une compo de nature morte, le dessin se révèle efficace. Décider qu'il y ait des gouttelettes d'eau qui tombent de cette manière-là et pendant 4h, 6h, 8h, travailler pour obtenir la goute parfaite... Moi cette photographie-là, je n'en suis pas capable.
Dans le portrait aussi, il y a beaucoup de photographe qui sont posés, assis et qui ne bougent pas. C'est ce que faisait Avedon. Il travaillait à la chambre. D'ailleurs, il cadrait à peine lui-même, parce que souvent il était à côté pour gérer directement son personnage. Moi, j'aime bien avoir les deux. Gérer le cadre et gérer le personnage. Je travaille effectivement plus à l'instinct. La préparation va concerner les choix des modèles quand c'est une commande mode, ou pour un portrait, le choix de l'univers dans lequel tu vas photographier la personne. Ce qu'il pourrait avoir dans les mains ou une chose qui pourrait se passer derrière lui. L'échange et le ressenti me permettent de définir ce que doit dire l'image.


Pourquoi est-ce important pour toi de maintenir des projets personnels à côté de la commande ?

D'abord parce qu'on me passe souvent des commandes sur mes images personnelles. Tout ce que tu fabriques pour toi, tout ce qui font tes obsessions deviennent petit à petit une signature, et c'est cette signature pour laquelle on t'appelle. Je me répète, mais si je fais de la photo c'est parce que ça me passionne et ne faire que de la commande ne m'amuserait pas du tout. Il y a d'autres moyens de gagner sa vie. Si tu ne fais que de la commande, tu tournes en rond et tu ne te bats pas, parce que tu défends moins ta signature.

Y a-t-il des choses que tu t'interdis dans la commande ?

Ça m'est arrivé de faire des erreurs, mais oui il y a des choses que je m'interdis. Parfois, il y a même de l'humain, de la mode, mais je ne sens pas l'univers dans lequel on est en train de me faire glisser. C'est idiot, mais la photo, comme on peut le voir beaucoup en ce moment, avec une fille très girly, le smile, des collages, des petites choses très féminines, ce n'est pas un univers dans lequel je vais me sentir à l'aise, donc je préfère refuser de faire ce genre de choses.
Il faut avant tout que, à la fin de la journée, je puisse me dire "tiens cette image me plait et elle va peut être me suivre". Alors dans ce cas, je n'ai pas perdu mon temps. Même si je n'ai pas été payé et que j'ai reçu une équipe.
Je m'interdis aussi, quand on me le demande, de reproduire ce qu'un photographe a fait il y a 20 ans ou 30 ans, si ce n'est il y a deux ans... Il y a toujours moyen de faire à sa façon, même avec un sujet et un univers similaire.


À l'inverse, y a-t-il des univers que tu aimerais explorer ?

Comme ça fait un petit moment que je suis dans le milieu, j'ai déjà traité pas mal de mes obsessions, ou je suis en train de les traiter. D'ailleurs, ces envies évoluent et m'accompagnent. Par exemple, j'étais obsédé par la femme, le corps, mais j'étais très peu à l'aise avec l'idée du nu.
J'ai donc commencé par une expo baptisée Aura : un genre de sculpture lumineuse où je mets en scène le corps, je le déshumanise complètement, en lui soutirant le visage. Seules les formes du corps apparaissent. Ça a été mon premier pas vers le nu. Petit à petit, je suis revenu vers de la photo plus traditionnelle, pour aujourd'hui le travailler en noir et blanc ou parfois sans artifice du tout et m'attacher à la fragilité, à une beauté, à une courbe. Typiquement, c'est un monde qui m'attirait, dans lequel je suis entré à ma façon, pour ensuite le retravailler chaque jour. J'aime ce qui se passe dans le regard à travers la nudité. Tu découvres plein de choses, des peurs parfois, de la confiance aussi. J'ai des modèles qui sont plus à l'aise quand elles sont nues qu'habillées bizarrement. Ç'est amusant, dans certains des recueils que je fabrique chaque année, j'ai des portraits où la fille est nue mais on ne le voit pas, puisque je n'en ai gardé qu'un portrait. Mais à ce moment, dans son regard, il y a une subtilité géniale.

Pour en revenir à la question, à chaque fois qu'un monde m'intéresse, je cherche à y aller. Dès que j'ai du temps, j'essaie d'auto-produire mes sujets. C'est comme ça que je suis parti en Australie avec une de mes amies stylistes, travailler avec une fille que j'aime beaucoup qui était là-bas. On a créé 5 petites histoires de mode à Sydney.Tout cela est auto-produit, mais m'a amené de nouvelles images, qui vont m'amener de nouveaux clients, et ainsi de suite. À chaque fois le développement se fait dans ce sens-là.

Au niveau des choix esthétiques, la couleur, le noir et blanc ? Les choix se font en fonction des shoots, des goûts, des périodes ?

J'adore la couleur, encore plus maintenant que je shoote souvent en dehors du studio avec beaucoup de lumière naturelle. Mais même si j'aime ça, je pense que, un peu comme Peter Lindberg, si je ne pouvais shooter qu'en noir et blanc, je le ferais. Le noir et blanc, je trouve qu'il va à l'essentiel, les images ne sont pas piratées par une chose qui se passe à côté. Chaque regard a une espèce de force. Encore une fois, ce que je fais dans le portrait, c'est avant tout me concentrer sur un regard, avec des sujets qui sont très proches. Il faut que le personnage existe, qu'il me raconte un moment, et même si je m'intéresse à l'esthétique globale de l'image, je trouve que le noir et blanc raconte parfaitement ce qu'il s'y passe.
Après quand les couleurs sont tellement belles, tu n'as parfois pas envie de les faire disparaitre sous le noir et blanc. Ça peut aussi être en fonction du client. Quand j'ai fait le portrait de Charlotte Rampling hier, pour le Point, je suis parti sur de la couleur, parce qu'il y a peu de place pour le noir et blanc, dans leurs pages.
Mais j'ai quand même de plus en plus de clients qui me redemandent du noir et blanc. Même pour un lookbook, j'essaie de proposer les deux et souvent ça fonctionne parce que ça peut créer une certaine dynamique.


Des passions à côté de la photo ?

Le design, l'architecture. J'aime beaucoup la danse contemporaine aussi. Tu vois le côté scénique, sur les corps, sur les muscles. Je parlais de nudité tout à l'heure au travers de la femme, mais au travers de l'homme ça marche aussi. Le corps, les muscles, les mains... Je trouve qu'il y a quelque chose dans les scènes de danse. Travailler avec des danseurs pourrait être une des choses que je n'ai pas encore creusé, mais que je souhaite explorer. Mais comme beaucoup l'ont fait avant, il va falloir que je me trouve un fil conducteur, une essence, une chose qui va m'appartenir. Récemment j'ai vu le travail de JR chez Perrotin. J'avoue que c'est hyper beau, surtout le film Les Bosquets. Avoir la chance d'avoir une trentaine, quarantaine de danseurs, en plein milieu d'une banlieue, sous la pluie... Je dis Bravo.

Un conseil à donner à un jeune de 13 ans qui souhaite se lancer dans la photo ?

Je lui dirais d'être très sûr de lui et en même temps très humble. Parce que pour réussir, et encore plus aujourd'hui dans tous ces métiers créatifs, il faut s'accrocher... Tous ces métiers attirent beaucoup, donc tu es obligé de te battre, parce que les gens ne te comprennent pas toujours, ils n'ont presque pas envie que tu réussisses, d'une certaine manière. Les photographes que j'ai pu questionner quand j'étais plus jeune m'ont déconseillé de le faire. Alors pour réussir, il faut être dix fois plus motivé que n'importe qui d'autre pour réussir, trouver sa voie, son identité et le charisme pour le faire. C'est idiot mais il y a aussi des gens qui ne sont pas faits pour être photographes, qui peuvent aimer ça énormément mais qui seront plus doués pour être de très bons assistants, producteurs, directeurs de prod ou encore plein de choses. Il faut donc pouvoir se battre et avoir la foi.

Photos et propos recueillis : Charles Loyer



Aura


À travers le projet Aura, Arnaud Lam explore le nu féminin et met le corps en scène sous la forme de sculptures lumineuses. Celui-ci déshumanisé révèle la beauté des courbes qui le délimitent.



Factory's Heart

Factory's Heart met en lumière les ouvriers d'une usine. Avant tout, ce sont des humains et le cœur de l'entreprise.



Célébrités


Charlotte Rampling



Emma de Caunes



David Lynch


Yann Barthès



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