Grand format Jacques Donguy, pionnier de la poésie numérique

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Grand format Poésie, Livre, Design Interactif Publié le 05.10.2017

[Interview] Jacques Donguy, pionnier de la poésie numérique

Entre bouleversements des formes traditionnelles et respect d'une technologie ancrée dans notre quotidien, Jacques Donguy nous parle de la transposition de son travail numérique vers un format papier. Son livre "Pd-extended 1 Poésie Numérique en Pure Data" est un travail de poésie. Mis en place avec une application, le projet s'inspire du principe d'écriture collage : quatre sons, vingt-trois images, cinq vidéos, une centaine de mots et l'ordinateur fait le reste. Au fil des minutes, le logiciel créé des combinaisons son-image-mots-typographies, s'inscrivant quelques secondes à peine à l'écran. Un court instant pendant lequel l'auteur-artiste, fait une capture d'écran pour immortaliser ce qui ne réapparaîtra peut-être jamais.

Face à une époque dans laquelle la technologie inquiète tant elle sonne le glas du traditionnel format papier, Jacques Donguy relativise. La technologie fait partie de notre environnement. À ce titre, utilisons la comme nous utilisons le stylo BIC et la feuille de papier machine.



Pd-extended 1, poésie numérique en Pure Data
Editions Presses du Réel, 2017
23 x 17 cm, 256 pages, 28,00€



Expliquer nous la démarche artistique du projet Pd-extended 1 Poésie Numérique en Pure Data.
En 2013, j'ai demandé à Philippe Boisnard de concevoir un programme qui génère des combinaisons poétiques avec toutes sortes de données - mots, images, sons - et les retranscrire à l'écran. On peut considérer le logiciel Pure Data configuré ici sur mesure comme un Bot, un assistant numérique. Il est impossible de créer une à une les solutions fournies ou il faudrait vraiment beaucoup de temps. La poésie concrète, c'est de considérer que le texte fonctionne comme une image.

Comment avez-vous effectué la sélection des images incluses dans le programme ? Par affinité, esthétisme, hasard ?
Ce sont des images filmées du Kenya, de plages en France, le quartier chinois à Bangkok. Par exemple, à Sao Paulo, je filme et zoome sur une forêt d'antennes relais. Je garde ce type d'images, je trouve cela très beau. Il y a un choix esthétique bien sûr.

Ce sont des éléments figuratifs, qui représentent un souvenir ou une anecdote donc ?
J'ai toujours été intéressé par cette idée de mémoire. La mémoire c'est l'oubli. Ici on parle de la mémoire de l'ordinateur. Vous pouvez vivre quelque chose que vous filmez, que vous avez vécu et qu'est ce qu'il en reste après ? Il y a eu des recherches scientifiques très pointues qui montrent que quand le souvenir réapparait, il se transforme. Le projet confronte la mémoire mécanique - celle de l'ordinateur - à la mémoire vive - celle de l'homme.

C'est pour cette raison que vous intégrez ce que vous qualifier de sons figuratifs ?
Oui. Par exemple, il y a le son du soleil que j'ai trouvé sur internet. Évidement il n'y pas de son du soleil. Mais ça fait un son qui fonctionne sémantiquement, comme un mot finalement. Il tourne en boucle, sauf que les gens ne le reconnaissent pas, et c'est ça qui m'intéresse. Les choses qui sont à la limite du reconnaissable mais qui font partie intégrante de notre environnement.

Tout comme les graffitis que vous avez filmés ?
Oui c'est du langage. Les graffitis sont des images qui ne sont pas déchiffrables au premier abord. J'aime bien l'ambiguïté de cette écriture.

Vous avez un souci d'esthétisme, de rythme, de construction, tout ne repose pas sur le hasard. Comment organisez-vous la construction de vos poèmes ?
Augusto de Campos me disait "Si vous lisez Edgar Poe, il y 80% de construction raisonnée et 10 à 20% d'émotion", et il n'avait pas tort. Je fais de l'écriture collage. Nous sommes loin de l'idée que l'on a de l'inspiration du 19e siècle. Ici l'inspiration est au début du processus puisque je choisis les images. Puis l'ordinateur fait le reste. Mais je choisis tout de même les captures d'écran, il y a un choix.

Pourquoi intégrer la technologie ? Pourquoi est-ce l'ordinateur qui doit faire ces choix ?
Aujourd'hui on est dans un univers technologique. C'est à dire que les machines nous proposent tout le temps des solutions. Ensuite, c'est au lecteur de faire le choix, ou à moi de le faire quand je fais les captures d'écran qui seront dans le livre. Il y a une quantité quasi infinie de solutions. C'est un choix esthétique à posteriori et non plus à priori. Donc je ne vois pas pourquoi la création littéraire et artistique ou poétique serait dans un schéma différent. Les japonais sont très clairs : une machine fonctionne de la même façon qu'un arbre. Cela fait partie de la réalité de notre environnement. En Europe, bizarrement, peut-être une traduction judéo-chrétienne, on a cette idée de la séparation de l'âme et du corps.

Donc ce n'est pas un choix pratique mais logique ?
Il faut faire avec les ordinateurs portables exactement comme l''écrivain au 19e siècle se servait de la typographie, de l'imprimerie et qu'il y avait de lourdes contraintes. Notamment celle du texte figé. Alors que là, justement, le texte n'est pas figé. Le livre, c'est un codex, c'est une accumulation de feuilles, une superposition de choses.

Vous faites plus confiance à la technologie pour faire le travail ?
La technologie existe, c'est tout. Elle m'intéresse, je l'utilise. Je n'ai pas une vision catastrophée ou négative de la technologie. C'est notre miroir quelque part. Je pense que les ordinateurs sont des prolongements, des corps étendus, au même titre que la pensée étendue.

Comment exposez-vous vos créations figées et mouvantes ?
Il y a des tirages photos de capture d'écran. Ou bien ce sont des performances devant un écran projeté. Il y a des projections de Pure Data, et en même temps je lis ces textes.

Quand vous exposez, vous êtes toujours présent ?
Ça passe par la voix, et ça m'intéresse beaucoup plus. Je tiens à être physiquement présent et à lire ce genre de mots. Je n'envisage pas de projeter sans lire. L'oralité avait plus ou moins disparu pendant le 19e siècle et c'est le magnétophone qui a permis l'oralisation des poèmes. Ça renvoie à la performance.

Vous avez cette volonté de spatialiser les mots ?
Effectivement comme dans le livre, dans mon projet il y a une superposition de pages, sauf que tout est visible. On est encore dans la culture du livre, de la page, qui est aussi la culture du tableau de la renaissance. Le livre c'est ça, c'est cadrer une réalité dans un rectangle. Ça n'a pas de sens, on voit à 360 degrés.

Quant à l'accessibilité, c'est un travail qui peut ne pas être parlant pour tout le monde.
Des gens sont décontenancés c'est vrai. Et dans un deuxième temps ils acceptent ça comme un espèce de flux dans lequel ils s'immergent et ils attrapent ce qu'ils peuvent. C'est leurs réactions vécues.

Et cela ne vous dérange pas qu'ils puissent passer à côté parfois ?
Non, on vit dans un monde où plein de chose nous échappent. Je ne vois pas pourquoi dans ce que je produis tout doit être accessible au premier degré.

Où vous situez vous entre l'artiste et le poète ?
Je suis autant artiste que poète. Je me situe dans l'élargissement du langage. Je sais où me situer dans tout ce qui peut faire sens. C'est de la sémantique, donc de la poésie.

Cela donne l'impression que la matière papier vous importe peu tant la technologie nous permet beaucoup de choses.
Le problème c'est l'obsolescence de la technologie. Dans ce cas là il faut traiter le livre comme un objet technologique et en avoir le contrôle. Il faut être capable de dire qu'avec la version papier vient un fichier numérique. Le livre papier est une forme figée, immortalisée de la forme numérique. C'est un peu comme ça que je vois l'avenir du papier. Les avancés ne s'éliminent pas, elles se superposent.

Néanmoins, que faites-vous de l'expérience du livre papier ?
Le support diffère voilà tout, la brillance, la pâleur. Et le livre peut m'échapper, il n'est pas possible de le remanier. On arrive difficilement à sortir du modèle du 19e siècle. Peut-être y a t il une peur de la technologie…

Propos recueillis par Florian Bulou-Fezard



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