Interview La Villa Hermosa : atelier de design graphique bruxellois

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Grand format Interview la villa hermosa, Design graphique, Interview, bruxelles Publié le 13.05.2016

La Villa Hermosa : atelier de design graphique bruxellois

"Ce qui m'intéresse c'est de créer une confrontation entre des cultures du graphisme différentes".

Les différentes rencontres effectuées dans le cadre de notre revue permet d'observer la richesse et la diversité actuelle des graphistes indépendants, studios, agences créatives et autres ateliers. Le design graphique est omniprésent dans nos espaces publics et privés et ses acteurs valorisent par la commande ou l'expérimentation, les possibles en matière de création visuelle.

Nous avons choisi d'exposer la Villa Hermosa, un atelier graphique à Bruxelles qui révèle une approche contemporaine et inconventionnelle du design graphique. Ses fondateurs Pierre-Philippe Duchâtelet et Lionel Maes ont accepté de répondre à nos questions :


Qu’est ce que La Villa Hermosa ?

Lionel Maes : La Villa Hermosa est un atelier de design graphique. Nous tenons au terme “atelier” parce qu’il nous semble correspondre à la réalité actuelle de La Villa Hermosa. La Villa est un espace commun où nous nous retrouvons tous les deux pour échanger et travailler.

Pierre-Philippe Duchâtelet : Nous y développons une pratique du design graphique et de la communication depuis 2009. Nous avons créé cette villa durant nos études et depuis nous ne l’avons pas quitté. Nous y produisons des objets graphiques pour nos commanditaires communs ou individuels et essayons de garder du temps pour des projets auto-initiés.

Pouvez-vous présenter vos parcours respectifs ?

L : Après des études en communication graphique et arts numériques à l’ERG, j’ai travaillé pendant quelques mois dans un studio de développement web. J’ai ensuite travaillé en freelance comme intégrateur web et développeur pour certains studios de design graphique à Bruxelles tout en développant des projets d’installations liées au numérique, en tant que concepteur et/ou technicien. À partir de 2009, en continuant à développer certains travaux personnels, j’ai surtout travaillé au sein de La Villa Hermosa, comme designer graphique et développeur, les deux pratiques n’étant pour moi absolument pas dissociées; le code intervient dans le design graphique et le design graphique intervient dans le code. Il s’agit toujours pour moi d’écrire des programmes qui produisent des formes. J’enseigne l’image numérique à l’École Supérieure des Arts le 75 à Bruxelles depuis 2013 et l’écriture du code à l’ERG depuis 2015.

PP : Après des études en communication, je suis entré à l’Erg à Bruxelles dans le pôle média, j’y ai suivi les ateliers de graphisme, puis communication visuelle et sérigraphie. À la sortie de mes études, j’ai eu l’opportunité d’être accueilli dans deux studios bruxellois. Ce fut un passage très enrichissant et court aussi…J’ai compris que je n’étais pas fait pour travailler dans une structure déjà existante. Nous nous sommes mis à travailler ensemble avec Lionel, puis, parallèlement à la Villa je me suis impliqué dans la création de plusieurs projets (Les Tontons Racleurs, Pimpinelle,...), j’ai enseigné à l’IHECS (Bruxelles). Aujourd’hui, je partage (principalement) mon temps entre des projets de commande et l’enseignement à l’ERG.


Quels ont été ses différentes étapes d’évolution ?

PP : Nous avons appris ensemble à répondre à des commandes et à construire des objets, des programmes, des systèmes de communication. C’est assez particulier, parce que je pense que si nous ne nous étions pas rencontrés aucun de nous ne serait devenu “graphiste”. Au début, nous étions très complémentaires, comme deux parties du même outil. Aujourd’hui c’est très différent; il me semble que nous sommes plus autonome l’un par rapport à l’autre.

L : Nous avons commencé par réaliser des sites web, puis, progressivement nous en sommes venus à travailler sur des projets d’identités visuelles et d’éditions.

Quelles sont vos principales inspirations artistiques ?

L : Nous partageons très souvent nos découvertes artistiques, musicales, littéraires, graphiques et cet univers de références évolue constamment. Ce principe d’échange d’intérêts et de découvertes artistiques est, je pense, réellement à la base de notre amitié, puis de notre travail. Il y a forcément des piliers, des découvertes particulières qui ont été importantes et/ou qui le sont encore…

Revendiquez-vous un courant graphique ?

L : Nous ne nous sentons pas attachés à un “courant graphique” mais nous avons des intérêts pour certaines pratiques artistiques ou pour certains designers graphiques avec lesquels nous pouvons trouver des accointances.

PP : Il y a peu une interlocutrice avec qui nous désirons travailler nous a posé la question de nos inspirations graphiques, nous avons répondu en ces termes : (...)"Peut-être que dans une approche conceptuelle, certains artistes comme Lawrence Weiner, Sol Lewitt, Allan Kaprow nous touchent particulièrement. Je m'intéresse beaucoup aux travaux de graphistes comme Karl Gerstner, Wolfgang Weingart, respectivement, pour leur approche de l'identité visuelle et du rôle du graphiste. Je suis sensible à la fois au Stijl, au modernisme, à la tradition suisse, allemande, française... Et peut-être que visuellement on retrouve de tout ça dans nos productions. Ce qui m'intéresse c'est de créer une confrontation entre des cultures du graphisme différentes".

L : Je pense que notre travail est souvent lié à l'écriture de "programmes" dans le sens "partitions" qui, lorsqu'elles sont jouées, produisent des formes. Nous sommes donc très intéressés par des graphistes dont le travail est lié à cette question, notamment le studio Moniker (Pays-Bas), mais aussi des artistes comme John Cage, François Morellet... Et un certain rapport à la machine que l'on retrouve chez Nam Jun Paik, Jean Tinguely.


Quelle est votre démarche de création ?

PP : Nous avons donc chacun nos propres préoccupations et méthodes. Au fil des années nous avons développé une démarche commune que nous appliquons au processus de création de nos commandes à deux ou en équipe et qui peut aussi nous influencer dans notre démarche personnelle.

L : Nous débutons les projets de La Villa Hermosa par une période de recherche, d’étude de l’univers du commanditaire, de ce que cet univers fait résonner pour nous, de ses spécificités. Cette période d’analyse, qui est aussi l’occasion pour nous de partager des réflexions, recherches et références personnelles est essentiel dans le développement du projet. A partir des discussions et des partages qui ont lieu (entre le commanditaire et nous mais aussi entre Pierre-Philippe et moi), nous écrivons nos analyses, nos pistes et réflexions. Nous passons ensuite par une étape d’expérimentations graphiques, qui progressivement mènent à la définition d’un système graphique, que nous aimons considérer comme “programme”, dans le sens où nous définissons des objets, qui coexistent dans un ou plusieurs espaces (livre, site web, ville ou quartier) et  qui ont certaines fonctions et certaines propriétés. La mise en relation de ces objets produit un certain univers graphique, qui comprend à la fois les objets produits mais l’ensemble des conditions nécessaires à leur perception.

Pouvez-vous nous parler de votre identité visuelle ?
"La villa n’est pas en bord de mer
La villa n’est pas un bureau" ?

...

PP : c’est très compliqué de produire un programme d’identification visuelle pour soi. Et donc je ne pense pas que l’on puisse parler d’identité visuelle en ce qui concerne la communication de l’atelier. C’est quelque chose de trop instinctif et non planifié pour être une identité visuelle. Cependant, il y a des question d’identité. C’est indéniable. Nous aimons entretenir une certaine non-définition, ou quelque chose d’un peu nébuleux autour de notre Villa.


Qu’est-ce qui fonde votre singularité ?

L : Certains aspects reviennent régulièrement dans notre travail: comme nous l’avons dit, un intérêt particulier pour la définition de systèmes graphiques, de formes qui ensemble produisent un univers; un accent mis sur la documentation et plus généralement sur l’écriture des projets, nous écrivons énormément, durant le développement des projets ou après les avoir réalisés (les travaux mis en ligne sur notre site web sont presque systématiquement documentés); un intérêt pour le numérique, pour les objets numériques (sites web, interventions sur les réseaux sociaux, installations) et pour une certaine pensée liée à la programmation; la mise en place de protocoles d’expérimentations (les génériques de films d’artistes que l’on a réalisés à chaque fois en une seule prise via un protocole défini en sont de bons exemples).

PP : un intérêt aussi pour les techniques d’impression, la couleur, la matérialité des objets et le dessin.

Quelle est votre marge de manoeuvre en termes de création auprès de vos clients/commanditaires privés et publics ?

L : La question ne se pose pas vraiment en ces termes. Lorsque nous travaillons pour un commanditaire, les échanges, les discussions et la méthode de travail (le fait de passer par l’écrit ou de travailler sur des systèmes de production de formes) font que les images produites ne sortent pas de nul part et témoignent plus d’un processus qu’elles n’arrêtent une identité. Si notre relation avec le commanditaire lui a permis de s’investir dans le projet et qu’il comprend et contribue au système mis en place, nous ne risquons pas d’être limités créativement ou de nous retrouver dans une situation d’incompréhension face aux images. Pour moi, ce qu’il faut absolument éviter dans notre travail c’est une situation où l’on présente une image à un commanditaire que l’on ne connait pas et où l’on dit “cette image c’est toi” ou “cette image correspond à ton projet”. C’est une situation qui ne peut arriver si nous avons réussi à mettre en place une réelle relation de travail avec le commanditaire et où les images témoignent d’un processus commun.

PP : Aucun des projets de commande réalisés ne nous appartient, comme si nous étions des auteurs uniques d’un contenu graphique, c’est à chaque fois la trace, le résultat, d’une rencontre et d’un processus de travail.

Quelle perception ont-ils du design graphique ? Êtes-vous en accord avec cette vision ?

L : Peut-être que dans certains cas, au tout début de nos relations, ils peuvent s’attendre justement à d’abord voir des images et ensuite juger si ces images correspondent à leur projet. Cette perception du design graphique suppose une frontière nette entre le projet et son image, où l’image joue un rôle de réduction en symboles d’un contenu préexistant.  Ce n’est clairement pas ma vision du design graphique.

Pouvez-vous parler par exemple de votre projet avec le Centre Culturel de Forest (BRASS) ?

L : Nous travaillons sur l’identité visuelle du BRASS depuis deux ans.

PP : Plusieurs articles sur notre site et notre blog sont consacrés au récit de la conception de ce projet d’identité qui évolue toujours. Brièvement, l’entiereté des supports réalisés pour le BRASS se fondent sur la même conceptiondivision de l’espace à partir d’un étalon de mesure, le logotype B R A S S, qui détermine la largeur des colonnes, des gouttières, de la ligne de grille de base etc… c’est un système d’identité qui a été pensé pour créer une visibilité forte du lieu dans la ville de Bruxelles. Une partie des éléments, flyers et affiches de petit format, est produite par l’équipe du BRASS grâce a un outil développé par Lionel. Pour finir, chaque année, nous associons un artiste (photographe, illustrateur,...) à l’image d’une saison. Les supports de communication deviennent alors aussi des supports d’exposition.

Pourquoi êtes-vous installés à Bruxelles ?

L : Nous y avons fait tous les deux nos études.


Pouvez-vous nous parler de la scène graphique au sein de la capitale européenne ?

PP : Il y a une forte concentration d’écoles d’art à Bruxelles; des écoles francophones et néerlandophones  (nous enseignons à l’ERG ). Mais l’enseignement et la culture étant de compétences communautaires en Belgique. Il y a très peu de points de rencontre finalement entre les designers flamands et francophones. Le Prix Fernand Baudin qui a été créé à Bruxelles récompensait des designers flamands et francophones et était donc représentatif d’une certaine scène et de sa diversité. C’est à travers les catalogues du prix que j’ai découvert le travail de graphistes comme Joris Kritis, Dear reader ou Boy Vereecken. Bruxelles est au centre de l’Europe politiquement, mais aussi culturellement; beaucoup de designers s’y installent et y travaillent. Benoit Brunel a écrit un article intéressant sur le sujet dans étapes magazine il y a quelques années…

Avez-vous collaboré avec d’autres graphistes belges ?

L : J’ai collaboré il y a quelques années avec plusieurs studios bruxellois en tant que développeur web. Dernièrement, j’ai travaillé brièvement avec le collectif de graphistes OSP pour la mise au point d’outils de mise en page.

PP : Je travaille avec Manu Blondiau de L’agence Neutre pour Le Centre de la gravure et de l’image imprimé de La Louvière. A La Villa Hermosa, nous travaillons régulièrement avec les fontes dessinées par Sebastien Sanfilippo (Love Letters). Il a d’ailleurs donné un workshop de typedesign à la villa il y a peu de temps. Nous avons travaillé avec Loraine Furter sur un projet d’installation “You can’t judge a book by lookin’ at the cover”. Nous avons travaillé avec d’autres graphistes, mais aussi des sérigraphes, des illustrateurs, des développeurs,...(David Widart, Les tontons racleurs, Fanny Dreyer, Yannick Antoine, Anne Brugni,...)

Pensez-vous étendre votre e-shop ? Jusqu’à peut-être imaginer de devenir une marque ?

L : Nous voulons continuer à alimenter notre e-shop, dans lequel on retrouve surtout des fragments de travaux personnels ou de collaborations. Notamment l’enveloppe n°1 réalisée avec David Widart qui a été produite au terme de sa résidence d’un mois dans notre atelier. L’objectif est de continuer à éditer certains projets qui sortent des contextes habituels de commandes mais qui font partie intégrante de notre pratique. Nous ne projetons pas de devenir devenir “une marque”, mais plutôt “éditeurs” de nos propres contenus.

Avez-vous déjà vendu vos créations dans des expositions ou d’autres événements ?

L : Cela nous est  arrivé récemment au salon du livre d’artistes “Artist Print” ou au “Internet Yami Ichi” à Bruxelles. Pour ces deux événements, nous produisions des livres ou des posters sur place.

Selon vous, les principaux réseaux sociaux Facebook, Instagram et Tumblr ont-ils démocratisé le design graphique ? Est-ce pour vous un réel apport de visibilité ?

PP : Je ne suis pas expert dans la question. Nous sommes plus habitués à réfléchir et à développer des pistes de stratégies d’utilisation de ces réseaux pour nos clients que pour nous même. J’ai l’impression que nous avons tendance à négliger ces questions pour nous. Nous sommes présents sur Instagram, Tumblr, Twitter, Facebook, mais nous communiquons finalement assez peu et mal, par manque de temps aussi. Par rapport au design graphique, ce qui me semble interpellant c’est la diffusion des images hors de leurs contextes. Sur tumblr, certaines de nos images sont repostées des centaines de fois mais sans même mentionner le nom de l’atelier, leurs provenances ou les contextes de leurs réalisations. Je crois que les images ne prennent vraiment du sens que dans un contexte; que pour démocratiser réellement le design graphique il faut donner accès à ce contexte, à une documentation, à des pistes de réflexion, une démarche, un propos, un commentaire. Nous sommes de jeunes designers et ce qui nous a permis de développer notre pratique c’est la rencontre et la découverte d’autres pratiques avec Internet évidemment mais certainement pas sur Facebook ou Pinterest.

Quels impact ont-ils sur votre studio ?

L : Les réseaux sociaux nous permettent d’annoncer des actualités liées à l’atelier; les travaux que nous réalisons et les événements auxquels nous participons. C’est essentiellement le rôle que nous donnons aux réseaux sociaux dans le cadre de l’atelier.

Avez-vous une interaction avec votre communauté ? Auriez-vous pu construire celle-ci sans les réseaux sociaux ?

L : Je ne pense pas que l’on ait construit une “communauté” ni via les réseaux sociaux ni autrement. S’il est vrai que certaines personnes suivent nos actualités, nous sommes loin de l’idée de “communauté”.

Quelles sont vos ambitions futures ?

PP : continuer à avoir l’opportunité de développer des systèmes d’identités visuelles et nous impliquer davantage dans des questions liées aussi plus largement à la communication, au langage, à l’écriture et aux médias.


Pour plus d'informations :

lavillahermosa.com
Facebook
Tumblr

Propos recueillis par Nicolas Roche.



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