Interview Marina Capdevila : "Tous les gens aiment l'art urbain, jusqu'à ce...

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Grand format Interview graffica,, art mural, street art, Publié le 16.05.2018

Marina Capdevila : "Tous les gens aiment l'art urbain, jusqu'à ce qu'on propose de peindre sur leur façade"

Gràffica a discuté (ici en espagnol) avec Marina Capdevila, dont le travail est assez connu en Espagne. Elle leur a raconté son goût pour l'exagération des situations quotidiennes et la raison pour laquelle elle cherche toujours l'ironie dans ses illustrations.

Après des études de Beaux-Arts à Barcelone, Marina Capdevila part en Erasmus à l'Académie Willem de Kooning (Rotterdam). Puis, elle travaille en tant que graphiste au studio Wallis & Mosman et au Studio Piraat. De retour à Barcelone, elle étudie en master illustration créative à l'école EINA et commence sa carrière en tant qu'illustratrice chez des entreprises (Inditex...). Plus tard, elle s'installe en tant qu'indépendante, travaillant dans la publicité, pour des marques (Reebok, Zara, Bershka, Movistar, Estrella Damm, TV3 ou Freixenet) et développant son travail personnel dans son studio. Parmi ses travaux, on trouve aussi des peintures murales en Floride, New York, Californie, Suisse, Mexique, Italie, Canada, Hollande , États Unis. Royaume, Autriche, Espagne.

La jeune femme s'intéresse aux formes de beauté qui ne suivent pas les canons esthétiques standards : les personnes âgées, les personnages éternellement perdus dans une société qu'ils peinent à comprendre... Elle veut communiquer, à travers son travail, le désir d'atteindre la vieillesse avec une pleine vitalité. Ainsi, elle a pour muse sa grand-mère. Le recours à l'exagération et à l'ironie sont des points clés dans ses créations, ainsi qu'une puissante palette de couleurs associée à un ombrage doux, inspiré d'une technique picturale de la Renaissance, le Sfumato.


Crédit photos : ©Mike Chaney

Au cours de ta carrière, tu as travaillé en tant qu'illustratrice pour des marques telles que Zara, Reebok ou Movistar, mais tu as aussi réalisé de grandes peintures murales. Quelles sont les différences face à l'un ou l'autre projet ?

La différence réside dans la liberté créative. Quand je travaille avec des peintures murales ou avec des projets pour des festivals, cela me donne une liberté créative absolue. Pour des marques, il y a toujours plus de limites. Quoi qu'il en soit, depuis l'année dernière, les marques me donnent une plus grande liberté dans les projets, car ce sont elles qui m'appellent en connaissance de mon travail. Travailler pour des marques est devenu plus confortable.

Pourquoi avoir choisi d'être freelance ?

Je ne supportais pas d'avoir des supérieurs. Ni le rythme très rapide d'une grande entreprise comme Inditex, pour laquelle j'ai travaillé durant un an.
J'ai réalisé le stress de travailler dans un tel endroit. Le fait d'essayer de faire une contribution créative et qu'elle soit sapée immédiatement m'a fait devenir freelance.

Quelles seraient, selon toi, les principales différences entre l'entreprise, et le statut freelance, en terme de méthodologie de travail?

Au sein d'une entreprise, le rythme de travail est généralement très rapide. Je faisais des dessins pour des t-shirts comme on fait des petits pains. Si vous pouviez en faire quatre dans la matinée, et aussi assister à une réunion puis accueillir le fournisseur, encore mieux. En tant que freelance, les timings sont plus adaptés et les clients sont généralement plus souples. Bien sûr, ce n'est pas toujours vrai, puisqu'il y a eu des weekends où je devais préparer une proposition, changer quelque chose à la dernière minute.

C'est un peu différent quand il s'agit de travailler avec des peintures murales. Le temps est plus "abstrait". Cela semble très facile au début, mais au moment de réaliser le dessin, il apparaît toujours de petits obstacles. Pour faire une peinture murale, vous avez besoin de l'approbation du maire, des voisins, du propriétaire de la maison. Or, il y a beaucoup de gens qui émettent leur avis sans comprendre l'art, et tout cela ralentit le processus.

Malgré cela, c'est beaucoup mieux que d'avoir un patron et des horaires chargés qui ne vous permettent pas de sortir de la routine. Comme les peintures murales supposent de travailler à l'extérieur du studio, il n'y a -alors- pas vraiment de routine. Un jour vous êtes à Barcelone, un autre jour au Brésil, en Croatie, au Mexique. Je suis très routinière les jours où je dois être en studio, donc j'ai besoin de combiner ces deux aspects.


María Capdevila devant son mur en Florida. Photo de Diana Larrea

Penses-tu que la conception traditionnelle et plus conservatrice du public espagnol à propos de l'art urbain a changé? Ou y a t-il encore un certain rejet ?

Oui, je pense qu'il y a toujours un certain rejet de l'art urbain. Tout le monde aime l'art urbain, le muralisme ... sauf quand l'intervention va avoir lieu sur la façade de sa propre maison.

A cause de problèmes de ce genre, le projet de la dernière fresque que j'ai peinte dans ma ville - Falset (en Catalogne) - a duré un an et demi, alors que je pensais que cela prendrait un mois. Le maire a accepté que la peinture soit réalisée, mais pas une partie du conseil municipal. "Ce n'est pas New York, c'est une petite ville", nous ont-ils dit. De plus, les propriétaires des maisons qui avaient les murs les plus appropriés pour peindre n'acceptaient pas le projet. Nous avons même eu des problèmes parce que certains d'entre eux étaient près de l'église. À la fin, nous avons trouvé un mur dont le propriétaire nous a dit que c'était un honneur et un cadeau d'y avoir une œuvre d'art.

J'ai également rencontré ce type de problème à un festival. Par exemple en Italie, où il n'y avait aucune chance que mes croquis soient approuvés en raison de certaines personnes qui pensaient que c'était très transgressif.

Mais, au final, ce qui arrive toujours, c'est qu'au début, les gens n'aiment pas l'idée, mais une fois le projet commencé, ils sont ravis. Ainsi, lorsque j'ai commencé à peindre la peinture murale dans ma ville, des gens passaient et me demandaient à qui ils devaient s'adresser pour aussi avoir une peinture sur leur maison.


‘Salut!’, à Falset

Comment se passe le processus de pré-production avant de réaliser une peinture murale à grande échelle comme par exemple ton travail pour le Cura Festival Brazil? Combien de temps faut-il pour développer un projet?

Cela dépend de chaque cas. Par exemple, il y a des projets où le processus était plus long que prévu. Comme raconté précédemment, je pensais, ayant peint dans de nombreux endroits du monde, que ce serait génial de peindre dans ma ville. Je le voulais vraiment et le maire pensait que c'était bien. Tout indiquait que cela ne prendrait pas plus d'un mois pour le finaliser, mais au final ce fut très long.

Cependant, la plus grande peinture murale que j'ai peinte - celle au Brésil - était un processus de deux semaines : j'ai travaillé très vite sur le croquis, rapidement préparer les valises, du matériel, etc. Il est vrai que cela impliquait beaucoup de stress, mais j'ai été très contente du résultat.

Quant au processus de pré-production, généralement j'étudie un peu la culture de l'endroit où je vais peindre : la culture du pays, le type de ville, si c'est un quartier riche ou pauvre, quel genre de profils domine la région, qu'ils soient jeunes ou plus âgés ... Et j'essaie d'associer cette culture particulière à mon univers ; de capturer l'idée de ce quartier par mon style. Je fais mon croquis et je l'envoie. Si le client l'approuve, il passe à l'administration et, plus tard, la phase de préparation matérielle arrive pour finalement se rendre à l'endroit en question.

Pourquoi utilises-tu toujours des personnes plus âgées comme modèles?

Quand je me suis mise à dessiner à mon compte, j'ai commencé par de l'illustration plus réaliste avec des gens jeunes et beaux, mais je n'étais convaincue. Et puis, de nombreux artistes le faisaient.

Alors j'ai pensé à ce qui m'a vraiment apporté, ce qui m'a fait rire. Et j'ai pensé à mes grands-parents, qui ont tous deux 92 ans et représentent ce que sont mes dessins. C'est pourquoi ma grand-mère est ma muse.

Malgré leur âge, ils apprécient la vie au maximum; ils sortent pour danser et dînent le samedi, ils vont au bar avec leurs amis, ... Je pensais que c'était très drôle et je n'ai pas trouvé pareille figure en dehors de mon milieu familial.

Quand je suis arrivée à Barcelone, j'ai réalisé qu'il y avait beaucoup de personnes âgées qui étaient très seules, assises sur des bancs dans la rue avec peu d'énergie. Pour mes grands-parents, la réalité est autre. Se concentrer sur ce sujet au moment de faire mes illustrations est une thérapie pour moi, parce que j'ai très peur de vieillir, de tomber malade et de mourir seule. C'est pourquoi tout mon travail a cette touche plus rebelle. Je regarde mes toiles et je me dis "bon, oui, tout peut bien se terminer".

Compte tenu de la grande exposition des peintures murales, quels sont selon toi les risques encourus par l'œuvre ? Comment un artiste mural protège-t-il ses œuvres?

Ce n'est pas protégé. Au moment où vous décidez de réaliser une peinture murale, vous acceptez qu'elle soit exposée à tout le monde: à qui veut faire une photo, à qui veut la regarder ou à qui veut intervenir dessus ou la détruire. Je pense que c'est comme donner vie à un mur et il y a ceux qui le respectent et ceux qui ne le respectent pas. Dans mon cas, il y a eu des peintures murales qui n'ont pas duré un jour. Il est assez frustrant de finir de peindre le mur la nuit et d'aller le lendemain faire la photo - pour en garder la trace - et de voir qu'il est déjà barré.

Eh bien, ce sont des expériences avec lesquelles vous apprenez. Par exemple, quand j'étais la première fois à Miami, j'ai passé une semaine entière à peindre la peinture murale et vu je l'ai fini de nuit, très tard, j'ai pensé "demain je viendrais prendre une photo". Le lendemain, quelqu'un était déjà intervenu d'une très mauvaise façon. Heureusement, j'ai pu le réparer avec des amis. A Miami c'est quelque chose d'habituel et on s'y habitue, c'est une jungle où tout le monde veut peindre.

Heureusement, les peintures murales de plus grandes dimensions et tous ceux que j'ai commandés pour les festivals sont intacts. Celles qui ont été abimées sont plus petites.

La puissance d'une peinture murale est précisément le fait de renforcer l'environnement et le contexte dans lequel elle se trouve, mais ca suppose aussi un inconvénient à l'heure de la montrer à d'autres personnes qui ne peuvent pas se rendre sur place pour le voir.

Dès lors, comment partager l'essence de son travail au public qui ne peut pas le voir physiquement?

Bien que je partage avec des clichés pris par des photographes ou moi-même, commun à beaucoup de gens, apprécier une fresque en photo ou en réel n'a rien à voir. Les gens me disent qu'être là et lever la tête pour le voir est beaucoup plus impressionnant que de le voir à travers l'écran. Même pour moi, voir en personne suppose de rappeler des souvenirs des ces moments.



Croquis ‘Marujas’ (potins)
Desvelarte Festival, Santander

Quelle est selon toi la situation actuelle des professionnels de l'illustration et de l'art urbain ? As-tu subi une forme de discrimination ou un traitement différent du fait que tu sois une femme?

Il me semble évident qu'il existe une discrimination à l'égard des femmes, en particulier dans le monde du muralisme et de l'art urbain. Cela apparait clairement dans les festivals dédiés muralisme. A l'exception du cas du Brésil, où toute l'organisation était jeune et à l'exception d'un garçon, nous étions tous des illustratrices, dans les autres festivals, il y a généralement une grande majorité d'hommes. Quand j'y participe, avec d'autres artistes, je suis habituellement la seule fille.

Le milieu est très masculin et je suis très contrarié par le commentaire suivant: «il est plus facile pour toi d'être invitée aux festivals parce qu'il y a tellement moins de filles qui peignent». C'est un mensonge, il y a beaucoup de filles qui peignent et illustrent, mais elles n'ont pas de visibilité.

Je ne vois pas non plus une solution dans l'idée de faire un festival, une plateforme, où seules des illustratrices seraient invitées. Cela n'a pas de sens puisque ce que nous voulons, c'est l'égalité. Il devrait y avoir plus de femmes dans le reste des festivals mixtes. Et je me bats pour ça. Peut-être que cette année est le bon moment pour faire ce pas.

La tradition du monde de l'art urbain, du muralisme et du graffiti a toujours été associée à un secteur plus masculin, mais dans les faits, maintenant ce n'est plus le cas.

Quels autres projets développes-tu?

En plus des peintures murales, je travaille également dans le secteur de la publicité. Ce sont des projets de plus en plus confortables, mieux rémunérés et qui tiennent généralement compte de l'idée et du concept que j'avais initialement proposés. J'ai aussi des projets de peinture plus personnels, dont j'ai pu faire deux expositions collectives à Oakland et San Francisco.

Quel aspect de ton travail t'attire le plus: des fresques, des projets publicitaires, du travail personnel ?

Je pense que tous sont combinés et c'est ce dont j'ai besoin. J'aime tellement être seule dans ma maison et peindre ce que j'ai envie de faire, comme faire de la publicité et voir mon travail dans ville, avec mon style. En outre, les peintures murales pour les festivals et d'autres projets sont finalement devenus ma façon particulière de voyager, et dans la façon dont je m'identifie aux gens de chaque endroit: je suis chez eux, ils me montrent des endroits moins touristiques et je vais au delà de mon étude. Je pense que, de mon travail, je ne pourrais pas choisir une seule branche.



Article rédigé par Gràffica, traduit de l'espagnol par Stéphanie Thiriet.



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