Grand format La ville DTER : Festival Bellastock 2017

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Grand format Festival, Artisanat, Architecture Publié le 13.09.2017

[Reportage] La ville DTER : Festival Bellastock 2017

Pendant les vacances, alors que nombre d'entre nous étaient au bord de l'océan ou sous les tropiques méditerranéens, nous sommes allés construire une ville au large de l'A86 dans les terres du Grand Paris. Compte rendu d'une expérience estivale à refaire.

Sur l'éco-quartier de l'île Saint-Denis, goute insulaire étirée, se déroule un festival d'architecture expérimental : Bellastock. Chaque année, créatifs de tous horizons se réunissent et conçoivent une ville éphémère dans laquelle les contraintes urbanistiques se profilent à l'instinct. Du 13 au 16 juillet 2017, le thème fut "la terre" le matériau ; comme écho à la protection de notre chère planète. Pour un environnement aussi responsable écologiquement que socialement, cet évènement fait sens dans le domaine de la création artistique.

L'objectif : construire une cité en terre crue en moins de 48 heures, avec les remblais des chantiers du Grand Paris, soit près de 50 millions de tonnes. Une ambition : prouver la viabilité technique et économique de cette inépuisable matière argileuse. Associés à Bellastock, les associations CRAterre (fourni l'usine mobile) et Amàco (Atelier matière à construire) investissent de nombreuses techniques de mise en forme de la terre pour en démontrer les possibles. Comme un retour à une source que l'on aurait égarée : la matérialité, c'est l'artisanat qui est mis à l'honneur.

Quatre jours en immersion loin des méthodes de construction des chantiers voisins. Jour 1, la découverte de motifs en trois dimensions permet d'appréhender la profondeur de champs. Le jour d'après, les ruelles étroites témoignent l'inéluctable peur du vide spatial. Le troisième accueille les visiteurs à qui l'on présente la démarche expérimentale indispensable à notre apprentissage. Le dernier jour, le cycle du réemploi étant un cercle vertueux, chaque chose à une fin. Tentative de synthèse.



13 juillet. "Une fois ma décision prise, j'hésite longuement" (J. Renard)

CONSTRUCTION DE NOTRE HABITAT. Nous posons nos affaires de campement sur ce chantier qui accueillera le futur village olympique. À son extrémité, l'échangeur de l'autoroute A86 ; une scène est installée, du sable est étalé, ambiance détente sous cette infrastructure tentaculaire. Mais ne nous y trompons pas, le but est bien d'édifier une ville. Le site à construire est un peu plus loin de là, par delà une montagne de terre polluée. Pour l'heure il est un terrain carré vallonné de 160 tas de terre fraîchement retournée : notre matière première. Chacun des groupes de cinq participants dispose de 150 blocs de terre comprimée (BTC) sur une parcelle de 9m2. À quelques pas de là, un stock de chutes de bois : ce soir nous aurons un toit. Il va s'en dire que nous regardons toute cette matière avec perplexité quant à la faisabilité d'un tel dessein en une journée.

Concertations, hésitations ; nous convenons d'un plan. À l'évidence il n'est pas le même à l'esprit de tous. Que les travaux commencent, les solutions arriveront en temps voulus. Chevauchant les montagnes de terre, nous déblayons des gravats, futurs soubassements de nos abris de fortune. Nous construisons à notre échelle, les murs à portés de mains, conscients de la cohabitation collective qui se met en place et des défis techniques qu'impose ce matériau.

Retour à la profondeur d'une matière, la dureté d'une surface, la texture d'un impact météorologique sur une terre sèche. La terre prend forme sous nos doigts et nous prouve sa richesse. BTC, bauge, torchis, enduit, pisé : ces noms de savoir-faire ne disent rien, mais leur apparence nous est familière. Mélangée à la paille pour faire du torchis, l'argile homogénéise une matière complexe. Tassée par nos soins, la compacité d'une terre rugueuse forme une surface lisse dès le coffrage retiré. Composées d'eau, des boules de terre agglomérées résistent tant qu'est plus à l'amoncellement des blocs de terre comprimés (BTC) qui les dominent. Comme un jeu de construction à grande échelle, nous assemblons ces modules les uns sur les autres, sensibles aux potentiels jeux graphiques, soucieux de la tenue structurelle de l'ensemble. Ce soir nous aurons un toit.



14 juillet. "Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille" (J. De La Fontaine)

AMÉNAGEMENT DES ESPACES PUBLICS. Le deuxième jour est consacré au façonnage des espaces communs : ruelles, marches, places, terrasses collectives. Cette année les organisateurs de Bellastock ont voulus la ville dense. Elle est comme un de ces blocs de terre compactée ; de ça de là, une allée le fissure, une place se dévoile. Les habitants en bordures ont investis ce qui ne semble plus avoir de limites.


À l'intérieur de ce bloc, nous réalisons peu à peu qu'au delà de nos habitats respectifs, la circulation est mal définie. Des marches courbes vont accueillir mieux encore les visiteurs du lendemain et leur donner envie d'entrer dans une ruelle sinueuse et chaotique. Avançant dans cette allée, c'est le sol qui surprend, d'humide à poussiéreux ; nos pieds n'ont d'autre choix que de s'adapter. On monte deux marches pour en descendre quatre, et en remonter une flopée de cinq. Sans subir ce vallonnement, nous le suivons sans broncher. Nous plongeons dans ce dédale de terre, bois et tissus, contraints à marcher les uns derrière les autres.

Les altitudes se profilent selon l'usage qu'on a fait de la terre. Si l'on s'enfonce sous les toits, c'est parce que les terrains limitrophes à la ruelle ont nécessité beaucoup de terre. Parfois nous sommes au dessus de la ville, nos pieds à hauteurs des toitures. Deux hypothèses : les équipes ont communément admis qu'il fallait une respiration panoramique, ou bien, déblayer autant de terre était laborieux. Replongeant dans les ruelles exiguës, nous en ressortons sous un effet d'entonnoir inversé, émerveillés pas ces microcosmes auto-constitués. Cela fonctionne.



15 juillet. "Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement" (N. Boileau)

ACCUEIL DU PUBLIC POUR LES PORTES OUVERTES. Le jour des portes ouvertes est le moment opportun pour démontrer que sous des airs bon enfant, à l'ambiance de festival, le travail accompli fait sens dans la démarche conceptuelle.

Nous autres, architectes débutants ou confirmés, utilisons beaucoup l'ordinateur, au point d'en perdre la notion d'échelle. À trop regarder nos écrans rétro-éclairés, nous risquons d'oublier les essentiels d'une vie sociale. Un espace réduit n'est pas synonyme d'agoraphobie au même titre qu'une étendue infinie peut effrayer par la supposée perdition. Nos interlocuteurs nous écoutent ; sinon convaincus du moins sensibles à notre approche.

Nous déambulons dans la cité avec les visiteurs venus nombreux. Nous leurs présentons les murs tortueux, les angles à répétition et les recoins incompréhensibles. Nous n'avons pas envisagés un mur droit. Les parois en quinconces sont plus agréables à vivre. À bien y réfléchir, nous aurions dessinés un mur lisse et droit sur un plan, pour qu'une lumière de plein sud y tombe. Agréable à l'œil, agréable à vivre ? Force est de constater que ces aspérités créent des intimités à micro-échelle ; une forteresse qui rassure. Voici en partie nos arguments. Quand bien même nous devrions nous justifier, nous n'avons de cesse de le répéter : cette ville s'est construite selon nos besoins du moment ; retour à la spontanéité de l'humain.

Fort heureusement, les ateliers pratiques et théoriques soutenus par des professionnels appuient nos propos. Quid de la terre dans une ville en mouvement perpétuel ? Pouvons-nous penser un usage des sous-sols, source de cette matière ? Quelle viabilité pour un matériau qui semble si friable en bien des aspects ? Les questions rhétoriques se suivent et ne se ressemblent pas.



16 juillet. "Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme" (A. L. Lavoisier)

DÉMONTAGE DE LA VILLE ÉPHÉMÈRE. Le dernier jour sonne le glas d'un apprentissage à l'échelle humaine. L'expérience sur le terrain est un rappel à l'ordre. Dire une fois de temps en temps qu'il faut vivre les choses pour savoir les faire : la pratique. Dire une seconde fois que certains architectes n'ont pas peur de l'expérimentation. Designers, graphistes, créatifs de manière générale souffrent quelque peu de cette image de "faiseur de beau", oubliant parfois qu'ils prennent aussi en considération des détails ergonomique, technique, sémantique…

Le démontage est imminent ; soyons éco-responsables. Toutes ces matières doivent retrouver leur forme originelle. Les blocs de terre émaciés seront prochainement recyclés au détour d'un chantier du Grand Paris. Les sceaux d'eau jetés par les bénévoles nous tiédissent à peine la peau, et nous enchaînons les allers et retours, chargés des blocs de huit kilos. Les tas de terre sont éparpillés sur le site, les tasseaux de bois sont acheminés au stockage, les murs de terre compactée s'effondrent sous nos pieds. La pluie fera le reste.



Rendez-vous est pris l'année prochaine, en attendant de connaître la nouvelle préoccupation socio-écologique. Construire une ville oui, mais n'oublions pas la démarche expérimentale ; elle s'adresse à tous, nul de besoin d'être expert en BTP. Bellastock s'élargit d'année en année, prêt à recevoir un cercle étendu de créatifs au delà des architectes. L'appel est lancé aux designers, artisans, amateurs de chantiers expérimentaux, artistes, graphistes sensibles à la matière et aux échanges.



Par Florian Bulou-Fezard



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