Interview Paris Print Club : 22 jeunes graphistes font revivre l'artisanat d'art

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Grand format Interview Publié le 02.06.2015

Paris Print Club : 22 jeunes graphistes font revivre l'artisanat d'art

À quelques heures du vernissage d'ouverture des locaux du Paris Print Club, qui a réuni pas moins de huit cents visiteurs - professionnels, curieux et aficionados de l’artisanat d’art - au cours de la soirée, étapes: est allé à la rencontre de Tristan Pernet et de Guillaume Guilpart deux des vingt deux designers graphistes et artisans qui ont porté ce projet. Passionnés par l’édition, le livre, le papier, l’encre, cette jeune équipe s’est auto-constituée pour relever un pari ambitieux : celui de façonner, à leur image, un atelier sur mesure pour pratiquer et vivre de leur graphisme.

étapes: : Quelle est l'histoire de Paris Print Club ?

Guillaume Guilpart : Nous nous sommes retrouvés en septembre 2013 autour de deux libraires : Sandra Mezache et Manuel Morin, qui tenaient BD Spirit, une entité éditoriale, libraire et galerie à la fois, où nous allions chacun pour découvrir les dernières nouveautés en matière d’édition graphique de qualité, inédite ou rare (bandes dessinées, graphzines, imprimés...) et aussi pour présenter nos propres travaux avec l’idée d’y être diffusé.

Tristan Pernet : C’est à ce carrefour de nos vies et aussi du XVIIIe arrondissement de Paris, là où se tenait anciennement Bd Spirit, que nous avons décidé de mettre en commun toutes nos envies et nos compétences, dans l’idée de monter un atelier collectif où nous serions libres, chacun, de pratiquer notre médium de prédilection, de répondre à nos commandes ou de réaliser nos propres éditions et images. On peut dire que nous nous sommes retrouvés autour de notre engouement pour le papier, l’encre, l’aspect sensible, matériel et tactile inhérent à l’édition. L’histoire du Paris Print Club, c’est l’histoire de jeunes experts qui aiment et veulent créer des objets façonnés par la main, pensés par la main, dans un rapport à la matière.

é : Qu'elles sont les personnes et l'idée qui se cache derrière le Paris Print Club ?

GG : Paris Print Club est né de la volonté de mutualiser nos recherches personnelles en recherche collective, de recréer l’ambiance fructueuse, en termes d’idées et de productions, que nous avons tous expérimentées durant nos années d’études, au sein des ateliers des écoles d’art.

TP : C’est une chance incroyable de pouvoir accéder gratuitement à de tels ateliers dans les écoles publiques, que ce soit le LEG à Estienne ou les ateliers pour le bois, le verre, la sérigraphie aux Arts déco. Je crois que nous ne nous en rendons pas assez compte sur le moment.

GG : C’est même un problème que les écoles nous forment à des métiers et puis d’être livré à soi-même, après deux ans d’étude, avec des compétences que nous ne pouvons pas exercer faute de lieu approprié à notre pratique et nos envies quand bien même il existe une véritable demande sur le marché de l’artisanat d’art. Je suis persuadé que des artistes ou graphistes très talentueux ont arrêté leur pratique au moment du passage à la vie active, parce qu’ils ne trouvaient pas de structures d’accueil disposant du bon matériel. En se rappelant du modèle de nos écoles avec ces nombreuses techniques mises à disposition, nous avons imaginé notre propre structure modelée sur nos envies de jeunes experts.

TP : Le Paris Print Club réunit tous les corps de métiers reliés à l’édition, mais faites par de jeunes auteurs, artisans et artistes qui ont envie de revisister les procédés d’impression traditionnels : nous sommes sérigraphes, graveurs, typographes, relieurs, lithographes, graphistes, designers. Sandra et Manuel font aussi partie du projet en tant que galeristes. Le PPC abrite ainsi des individualités graphiques, mais aussi des collectifs comme DuVent ou French Fourch.

é : Le Pris Print Club est-ce une entité et une vision éditoriale unie ?

TP : Chacun est libre au sein de sa technique et pratique de construire son approche. L’idée n’est pas de diluer la pratique et la production les unes dans les autres ou de créer un mouvement d’écoles, mais de proposer des univers visuels et des compétences graphiques diverses qu’elles soient celles d’un collectif ou d’individus.

GG : Nous partageons un appétit commun pour l’artisanat d’art, mais nos ambitions éditoriales diffèrent. Issus d’univers différents, nous avons chacun nos références visuelles ou nos techniques et petites astuces. Et d’ailleurs, c’est une très bonne raison pour s’organiser en collectif : cela permet d’éviter de s’enfermer dans une vision éditoriale et, parce que nous partageons un espace commun qui est celui de l’atelier, de confronter nos pratiques et nos projets. Les visions se nourrissent les unes les autres comme dans une école.

é : Quelle est la surface de l’atelier ?

GG : Le Paris Print Club c’est 400m2 de surface avec une galerie répartie en trois salles, deux grands ateliers celui de sérigraphie et celui de gravure, typographie, lithographie chacun de 100m2, un atelier de reliure, des espaces communs de vie, des postes de bureaux pour les graphistes, les illustrateurs et les designers textiles.

é : Glanées partout, payées par vous, offertes ? Quelle est l’histoire de vos machines ? Quel soutien avez-vous reçu ?

GG : En gravure, nous disposons de trois presses taille douce. Elles sont comme une petite famille : la plus petite, qui fait du A3, nous permettra de faire les tests dans l’atelier, la vieille, ancêtre des Ledeuil, date du XIXe, elle un peu rude, mais ne bouge pas avec sa super pression et enfin, la plus grande est une presse électrique, elle propose un format généreux. Il y a aussi une presse typo, une FAG standard 35x50, ce n’est pas un très grand format, mais elle permet un tirage assez conséquent qui se cale rapidement. Pour la lithographie, nous avons une bête à corne, une belle presse litho classique comme il nous faut. Une presse à percussion et des cisailles viennent compléter l’ensemble pour l’atelier de reliure. Nous voulions nous offrir un maximum de possibilités et des outils précis et performants pour ne pas se cantonner au dos carré-collé.

TP : En sérigraphie, nous sommes équipés avec des machines semi-automatiques complètement obsolètes aujourd’hui pour l’industrie, mais qui nous permettent de faire des grands formats bien calés, avec une 120x80, du livre et des affiches, avec une 100x70. Nous bénéficions aussi de tables en bras pour le format encore plus grand. Nous avons également construit avec l’aide d’amis une cuve de dégravage, et d’autres éléments indispensables comme des tables pour mener des ateliers. C’est le résultat d’une année de préparation et d’organisation, de recherche méticuleuse pour trouver les bonnes affaires et puis aller les chercher et les stocker là où nous pouvions, en attendant de trouver un local.

GG : Le soutien a été surtout celui de la famille et des amis tant pour le matériel que pour le déménagement des machines dans un espace à mettre aux normes et à transformer en atelier. Les réseaux de chacun, ceux des écoles, de nos anciens professeurs ou d’amis, nous ont permis de trouver du matériel improbable et de qualité, oublié dans Paris : nous nous sommes ainsi retrouvés à descendre une machine de 300kg depuis le troisième étage d’un appartement à Saint-Michel dans une toute petite cage d’escalier... À côtés de toutes les compétences administratives, juridiques et organisationnelles que nous avons développées, nous avons aussi gagné en muscles (rires). Quant au financement, c’est grâce au crowfunding que nous sommes si bien équipés. Avec ce matériel, nous disposons dans chaque technique de tout ce qu’il nous faut pour mener à bien nos ambitions professionnelles et personnelles. Je lance d’ailleurs ici un petit défi à nos amis sérigraphes du PPC pour voir qui assure la plus grosse cadence d’impression entre nos machines en gravure et les leurs.

TP : Pari relevé ! (rires) Plus sérieusement, aujourd’hui le système de financement participatif est souvent la voie qui s’impose, mis à part si vous avez la chance de connaître un généreux mécène. Au cours de cette année de préparation, de montage et d’organisation, il a été difficile de rencontrer le soutien financier de la municipalité et de gagner la confiance et les intérêts d’une banque pour un prêt.

GG : Nous avons lancé un communiqué de presse une semaine après une lettre ouverte de Anne Hidalgo, alors candidate pour Paris, qui disait qu’il fallait qu’il y ait des ateliers, des lieux d’artisanat d’art qui s’ouvrent dans la capitale. Sa lettre, c’était notre dossier de présentation ! Mais la situation économique actuelle nous a bien vite rattrapés même si nous nous n’oublions pas que la Mairie du XVIIIe a appelé le propriétaire des lieux pour soutenir notre candidature pour le bail.

é : Comment s’organise le travail et la vie au sein de l’atelier ?

TP : Nous partageons le même toit, des machines et le loyer mais chaque espace est autonome dans sa gestion, dans ses artistes et ses clients. La ligne éditoriale de la galerie est aussi autonome. Ce n’est pas la galerie de l’atelier et nous ne sommes pas l’atelier de la galerie.

GG : D’un autre côté, il est certain que l’émulation collective nous conduira à des projets transversaux qui cohabiteront avec les projets et les commandes personnelles.

TP : Et sinon, je pense qu’il y aura toujours quelqu’un à l’atelier. Il faut dire que nous sommes tout un chacun dévoré par notre travail et notre passion.

é : Quelle est la place dédiée au numérique dans votre pratique et à l’atelier ?

TP : Nous ne sommes pas contre le numérique, la vidéo ou l’animation mais ce ne sont pas nos médiums de prédilection. Nous sommes ancrés dans notre époque et dans les pratiques et les usages contemporains : en sérigraphie par exemple, il y a une trame, du moirage, un glitch qui ressemble au pixel. Les choses sont indubitablement liées à la société connectée dans laquelle nous vivons et aux outils numériques qui existent pour les graphistes et les artisans.

GG : Ce serait naïf d’imaginer qu’aujourd’hui nous produisons nos livres sans l’outil numérique que ce soit la sérigraphie ou la gravure : nous avons recours aux outils informatiques rien que pour la maquette, les grilles de mise en pages des éditions. À la fois dans l’outil, dans notre manière d’appréhender la technique et dans le concept, nous sommes liés au numérique. Il coexiste avec l’artisanat et chacun à ses qualités et propriétés propres.

TP : La communication sur les réseaux fait partie pour nous de l’image et de la diffusion de l’objet que nous avons réalisé. Avec internet, nous pouvons montrer nos projets à un large public qui va faire, lui, le choix de venir, ou non. En se saisissant de cette visibilité offerte par les réseaux sociaux par exemple, nous nous donnons la possibilité de ne pas nous fermer à un cercle d’initiés.

GG : Ce n’est pas parce qu’un sérigraphe tire à trente exemplaires qu’ils sont destinés à trente personnes, d’autres peuvent le découvrir.

TP : Nous pouvons montrer un point de vue par internet mais pour expérimenter et saisir pleinement la réalité de ces objets sensibles il y a un moment où il faut aussi se déplacer. L’image numérique est un relais, un écho à notre travail, un appel jusqu’ici à l’atelier.

é : Comment expliquez-vous qu’il y ait un renouveau de l’artisanat d’art et de l’artisanat en général, dans le graphisme ?

GG : C’est peut être dû simplement au fait que les individus de notre génération le découvrent trois ou quatre ans après l’âge auquel les générations d'il y a trente ans l’ont découvert. C’est une contingence au fait que nous ayons grandi dans un monde connecté et digital. Par exemple en 2013, la vente de livres physiques aux États Unis accusait une baisse de 2,3% et à l'inverse en 2014 elle était en hausse de 2,4%, selon l'instrument de mesure Nielsen BookScan (données citées dans "Le livre nouvel objet du désir", O, Le cahier de tendances de l'Obs, n°3, mars 2015, p.64). Ce rééquilibrage par rapport à la prégnance du numérique a plutôt l’air d’être un phénomène de masse.

TP : Oui, peut être que ce bain numérique est un des facteurs qui créé un regain d’intérêt pour l’objet choisi, façonné sur mesure. Ce besoin, cette appétence pour ce qui a du caractère existe sûrement parce que le numérique donne l’impression de rendre tout accessible facilement. Les informations, images ou morceaux de musique sont à dispositions noyé dans un flot. Avec l’artisanat, le public a le sentiment de découvrir et de posséder, au terme d’une recherche, au terme d’un effort, quelque chose qui est spécifique et particulier. Ce serait comme partir à l’aventure, à la conquête de quelque chose ; un peu comme nous l’avons fait avec le Paris Print Club aussi.

GG : C’est vrai qu’en ce qui concerne l’auto-édition, la micro édition et la bibliophilie, j’ai le sentiment que les comportements sont similaires, se seraient ceux du fétichisme de l’objet. Tout se passe comme si tu rentrais dans un réseau d’initiés : quand tu poursuis un objet qui existe en vingt-cinq exemplaires ; tu appartiens alors au cercle des collectionneurs curieux et passionnés. Il me semble qu’il n’y a jamais eu une baisse d’intérêts ou du nombre de collectionneurs, mais paradoxalement ce regain pour l’artisanat est très médiatisé par le numérique à l’instar d’événements comme le Fanzine festival ou les Puces de l’illu, alors qu’autrefois, ces rencontres là étaient aussi tenues secrètes. Le numérique finalement donne accès au grand public à la niche qu’était l’artisanat d’art et nous ne pouvons que nous en réjouir.

é : Quels sont les projets en cours ?

TP : Commencer à imprimer comme des fous, se recouvrir d’encre tout l’été et se rouler dans le papier ! La vraie ouverture est prévue pour septembre. Au cours de cette année de création de l’atelier, nous avons dû aussi mettre un peu de côté notre pratique et le dessin. Il y a plein de commandes, des projets personnels et collectifs en attente qui nous font de l’œil.

GG : Le site pour annoncer les portes ouvertes et les ateliers. Peut-être des ateliers de formation en gravure et des workshops en sérigraphie, avec des initiations à la technique. Nous aimerions aussi inviter un guest et devenir un lieu de résidence, proposer des formations pour des artistes qui veulent mener un projet. Et sinon, peut-être faire une édition collective avec les artistes que chacun connaît. Faire un livre comme on ferait une fête.

é : Un message à faire passer ?

TP : Venez nous voir ! Venez faire des livres, des posters, des éditions !

GG : C’est ouvert à qui veut. Il faut juste nous appeler parce qu’il manque encore la sonnette ! (rires)


Tristan Pernet :
Président de la structure d’édition alternative French Fourch et du Paris Print Club, Tristan est passé par Estienne avant de découvrir son amour pour la sérigraphie aux Arts décoratifs de Strasbourg dont il est diplômé.

Guillaume Guilpart :
Diplômé du DSAA Design typographique de l’école Estienne où il travaille aujourd’hui en tant qu’enseignant au LEG (Laboratoire d’expérimentation graphique), Guillaume pratique la gravure, la typographie au sein de collectif DuVent et au sein du Paris Print Club dont il est le trésorier.


L'équipe du Paris Print Club :
- Galerie : Sandra Mezache et Manuel Morin ;
- Pôle graphisme : Diane Bovin, Christelle Ménage, Cerise Heurteur, Anna Lejemmetel, Brice Lenoble et Vincent Poinsot ;
- Pôle sérigraphie : Jean-Marc Guillot, Melody Lu, Nancy Guerrero, Simon Thompson, Tristan Pernet et William Thurman ;
- Pôle gravure : Guillaume Guilpart, Djilian Deroche et Mathilde Ollitraut-Bernard ;
- Pôle lithographie : Clément Lalande ;
- Pôle reliure : Paula Saint-Hillier ;
- Pôle design : Lola Day, Lou Leygnac, Sophie Della Corte, Banco studio et Bel ami.

Paris Print Club, 33 ter rue Doudeauville, 75018 Paris

Photos : Charles Loyer



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