Ferry Gouw : le DA derrière le personnage de Major Lazer

À l’occasion d’un accrochage de ses travaux à la galerie Sergeant Paper, à Paris, Ferry Gouw, le directeur artistique de Major Lazer a accepté de répondre à nos questions. Il retrace avec nous le parcours qui l’a conduit à développer ce singulier personnage qui fait fureur sur les dancefloors.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Mon nom est Ferry Gouw, je suis le directeur artistique de Major Lazer. Je suis le co-créateur de son personnage avec Diplo et Kevin le manager. Nous sommes aujourd’hui chez Sergeant Paper pour présenter les créations autour de ce personnage, des débuts à aujourd’hui.

Comment avez-vous rencontré Diplo et comment a débuté cette collaboration ?
Notre collaboration remonte à 2008 et a commencé par hasard. Des amis travaillaient pour XL Recordings et je leur rendais souvent visite. Nous nous retrouvions au déjeuner et un jour Diplo et son manager étaient là. Mes amis ont mentionné le fait que j’étais illustrateur, sachant qu’ils en cherchaient un. Ils ont proposé de m’auditionner, m’ont envoyé un email avec l’idée de base du projet : créer un personnage qui serait un rasta commando, vivant dans un environnement semi-futuriste, peuplé de zombies et de monstres.
Dès réception du brief, j’ai su que ce projet était pour moi. C’est le type d’environnement avec lequel j’ai grandi, le genre d’histoire que je lisais dans mon enfance. Personne d’autre ne pouvait l’avoir.
J’ai dessiné trois propositions pour des couvertures d’albums, conçu un logo et le personnage. Ces pistes ont fonctionné, d’ailleurs le personnage et le logo n’ont pas changé. Tout est resté pareil depuis le début.

À cette époque, quelle était ta relation avec la musique de Major Lazer ?
L’album que Diplo venait de sortir était de loin le meilleur produit depuis ses débuts. Chaque titre qui venait de cet album pouvait être un single. C’était très fort et je pense que mes créas ont réellement puisé dans cette énergie qui sont surement les plus marquantes que j’ai pu produire. Je pense qu’on est arrivé à un point où nous sommes totalement rentrés dans ce monde fictif. Diplo avec la musique et moi avec l’artwork, on comprend et contrôle parfaitement cet univers.

Comment le Rasta Commando est né ?
L’idée était de développer un rasta commando jamaïcain avec une arme laser pour bras, qui a oeuvré lors de la guerre des zombies en 1984. Il voyage sur un rocket power skateboard et combat toujours les zombies et les monstres.
Au début je suis allé un peu sur Google pour voir les résultats de la recherche « rasta Commando ». Mais surtout, j’ai grandi avec ce type de travail. Dans les années 1990, il y avait de supers personnages comme Cable ou Bishop, et toutes ces créations hybrides comme les cyborgs. Donc l’idée de Major Lazer est venue très naturellement, j’ai tout de suite compris à quoi il devait ressembler.


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Que représente l’étendue du travail pour Major Lazer ?
Au début, la musique de Major Lazer faisait souvent référence à la Jamaïque, au Dancehall, au reggae. L’idée était donc de rendre hommage aux labels et couvertures d’albums reggae des années 1970 et 1980. À cette époque, l’illustration avait une place importante sur tous les items de communication. Il faut d’ailleurs voir le travail fascinant de Wilfred Limonious.
Dans cet esprit, le label a suggéré des pochettes vertes inspirées du style des groupes reggae. Je me suis alors plongé dans ces années, marquées par une illustration musicale florissante et pour rendre hommage à cette culture, on a commencé à créer le personnage, les pochettes, les visuels pour les singles, les affiches, les flyers pour les clubs. L’illustration enveloppe l’ensemble du projet.

Diplo et moi avons grandi dans les années 1980 avec les dessins animés américains, les comics, et plus spécialement les mangas japonais. On a grandi avec cet univers, on a voulu marier cet héritage, avec l’envie de se faire plaisir.

Combien de création as-tu réalisé depuis le début ?
C’est difficile à dire, des centaines et des centaines. En fait, au delà des créations classiques Diplo me demande souvent des visuels pour rebondir sur l’actualité ou alimenter les réseaux sociaux comme twitter ou tumblr. Le pire c’est qu’il voyage en permanence, alors avec le décalage, il me demande souvent des créations en plein milieu de la nuit.
En ce moment on développe aussi le dessin animé, il y a énormément d’esquisses à réaliser pour le character design. C’est vraiment un travail à plein temps.

Avais-tu déjà travaillé dans l’univers musical ?
Oui, j’avais l’habitude de jouer de la musique, faire partie de groupes, c’est comme ça que j’ai pu rencontrer des personnes de l’industrie musicale. Quand j’étais en école d’art aussi, les personnes autour de moi faisaient des concerts ou organisaient des soirées dans les clubs, ils avaient besoin d’un flyer, et à l’époque faisaient souvent appel à moi. Par le bouche à oreille, c’est comme ça que j’ai de plus en plus travaillé dans la musique.

Votre univers graphique est très riche, d’où vient toute cette inspiration ?
Comme j’ai pu le dire avant, pour le projet Major Lazer, mes sources d’inspirations viennent principalement de Wilfried Limonious, qui fut pour moi une révélation quand je recherchais des sources dans la culture reggae. Mais également, quand j’étais enfant, je dessinais beaucoup dans les cahiers d’école. En général des personnages appartenant à l’univers de Marvel Comics comme Wolverine, Cable… Je pense aussi que j’ai été inspiré par des programmes TV comme Centurions, Mask, Silver Hawk ou encore GI Joe. Quand tu griffonnes pour occuper le temps, que tu ne sais pas vraiment ce que tu fais, mais que tu le fais quand même, certaines choses te viennent naturellement. Moi, c’était les « Supers Girls », des personnages de combat, des armes. C’est comme une seconde nature pour moi de faire ce type de dessin. L’univers de Major vient de ce dessin instinctif. J’essaye d’imaginer son monde, quel type de vie il peut avoir, quel type d’ennemis il a.

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Comment créé-t-on un univers graphique autour de la musique ?
Je pense que c’est à chaque fois un peu différent. Avec le dernier album Peace Is the Mission, ce fut plus difficile parce qu’on a pris la décision d’opter vers quelque chose de plus simple, plus clair. Dans les précédents, on avait tendance à rendre l’image la plus riche possible en terme d’illustration, parce que c’est la chose la plus amusante à faire. Maintenant, on essaye de se concentrer sur le message le plus fort. Les premières questions que nous nous posons sont quel est le message du titre et quel type d’état d’esprit nous souhaitons évoquer. Capturer ce moment est plus difficile, car Diplo et son manager doivent me dire ce que leur évoque la musique et moi je dois la réécouter encore et encore, pour découvrir quelle idée se cache derrière. C’est comme ça que nous avons fait pour le dernier album : exprimer au mieux l’essence de la musique via l’image.

Donc le graphisme évolue constamment, comme la musique ?
L’univers évolue continuellement. Le premier album, on découvrait ce nouveau monde ensemble. C’était un mix entre différentes choses, amusantes, chaotiques. Pour le deuxième album, déjà, nous avons commencé à améliorer la narration, en l’élaborant comme un comic. Malgré un fil rouge établit, cette histoire, incluait encore beaucoup de choses alors que maintenant on se focus sur tel ou tel point qui ressort des musiques.

Un moment clé dans son évolution ?
Je pense qu’il n’y a pas eu de moment clé. Mais j’ai pu sentir dans le deuxième album qu’on avait une histoire intéressante. Nous commencions à comprendre le personnage et son histoire. Ce n’était plus juste un gars rigolo. Il commençait à devenir réel, à avoir ses propres sentiments, son propre passé et futur. Aujourd’hui, il est mûr.

Selon vous, quelle place l’illustration a pour développer la dimension visuelle de la musique ?
Aujourd’hui c’est inévitable, tu as besoin d’une image pour accompagner la musique. Avant on découvrait la musique via la radio, aujourd’hui pour les jeunes, ça se passe en ligne, sur les blogs, sur Spotify. La découverte de la musique passe toujours par une image de couverture. C’est donc aussi à l’artiste de réfléchir à l’image qu’il veut véhiculer, de prendre la responsabilité d’adopter un visuel des maisons de disques ou de choisir quelqu’un de spécial pour le réaliser.
Je pense que c’est aussi le job du graphiste, de l’illustrateur de prendre cette responsabilité de présenter ce que l’on peut faire de créatif autour de la musique. De montrer que l’image à un réel pouvoir évocateur de la musique.

Les projets pour la suite ?
Le projet prend de l’ampleur. On pense à des Live Show, au développement du dessin animé. J’ai envie de participer à chaque nouvelle part de Major Lazer, dans différents contextes, sur différents supports. Je suis sûr que dans le futur, il y aura de nouvelles choses auxquelles nous n’avions jamais pensé. Diplo cherche toujours à se diriger vers de nouveaux horizons. Il y a tant à explorer, mais c’est vrai qu’aujourd’hui on a déjà beaucoup de travail en cours.

Un mot sur ton show chez Sergeant Paper ?
C’est la première fois que je vois tout ce travail rassemblé en dehors de mon ordinateur, imprimé et mis côte à côte, pièce par pièce. Toutes les personnes qui viennent ici peuvent expérimenter Major Lazer dans toute sa dimension, apprécier son évolution et mieux comprendre le contexte de son existence.


Pour accompagner la sortie du nouvel album de Major Lazer, Sergeant Paper a édite un print avec Ferry Gouw. L’oeuvre est éditée à 350 ex sur du papier fine art et disponible ici : http://bit.ly/1SnbB6n

Photos : Charles Loyer

Vidéo : Because Music

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