À Versailles, les logements sociaux se transforment en haut lieu du street-art

« Avec ces fresques, nous voulons créer une véritable luminothérapie par l’art et faire de ce quartier un lieu de la création artistique contemporaine » explique Jonas Ramuz, président de la maison de production QUAI 36. C’est dans le quartier de Bernard de Jussieu que les logements sociaux arborent aujourd’hui une nouvelle allure. 3 muralistes sur 9 ont déjà transformé 450 m2 de pignons d’immeubles en créations uniques. En choeur, ils rendent hommage au botaniste caché derrière le nom du quartier, et distillent leur vision sur la relation douce-amère de l’homme à la nature.

Si nombreux sont ceux qui décloisonnent l’art pour l’amener dans la rue, plus rares sont ceux qui repensent la dynamique inégalitaire centre-périphérie. Alors que la ville est le haut lieu de la culture et des budgets alloués, la périphérie s’en retrouve délaissée. La mairie de Versailles en collaboration avec QUAI 36 compte bien y remédier en basculant cet éternel rapport de force. « À l’image de la ville de Lyon, faisons de Bernard de Jussieu un grand parcours de fresques où admirer le travail de ces créateurs du monde entier » annonce le maire François de Mazières.


Photo par Cédric Pierre

Du marécage aux créations graphiques sur mesure

C’est avec pour thème le rapport tendre, curieux, protecteur et paradoxalement destructeur de l’Homme à la nature que le lieu renoue avec son histoire. Le quartier, nommé en l’hommage au botaniste français du XVIIIe siècle, Bernard de Jussieu qui, en 1725 publie anonymement le Catalogue des arbres et arbrisseaux aux environs de Paris est le symbole d’un véritable progrès social. Aujourd’hui, à l’heure de l’urgence climatique et d’une nécessaire reconsidération du rapport humain nature, la mairie de Versailles et QUAI 36 prennent à coeur de renouer avec son histoire.

D’abord marécage, Bernard de Jussieu est transformé à la fin des années 1960 en quartier d’habitations. Si les logements, construits dans l’urgence, représentent un véritable progrès pour l’époque, ils ont aujourd’hui bien vieilli. C’est donc un plan sur deux années qui est pensé aux côtés du bailleur Versailles Habitat et du constructeur Eiffage Construction pour : réduire les factures individuelles en réhabilitant thermiquement les 1 096 appartements et « rendre les habitants fiers en redonnant aux logements sociaux un caractère d’esthétisme » explique le maire. Pour ce faire, la tâche est confiée à 9 muralistes internationaux, choisis avec soin par les amoureux des murs beaux et bien faits : QUAI 36. Pour les muralistes, ce n’est pas une première, certainement pas une dernière et assurément une belle invitation à la cohésion sociale.


9 artistes muralistes, 9 pays différents pour 9 immeubles


Telmo Miel met l’accent sur la relation au soin
Mur par Telmo Miel, photo par Cédric Pierre

Telmo Miel, Waone et Eron ouvrent le bal de cette première étape créative sur trois. La façade du duo néerlandais constitué de Telmo Pieper et de Miel Krutzmann ouvre le bal avec éclat. Avec 85% de leur création produite à la peinture et le reste au spray, ils illustrent une enfant au chat. Concentrée et consciencieuse, son attention et ses soins, elle les consacre entièrement aux plantes qui envahissent l’espace mural. Si au début, l’amour que Telmo Miel porte aux murs réalistes est à son summum, ils expliquent leur tournant créatif : « nous avons commencé avec l’hyperréalisme. Aujourd’hui nous ne souhaitons plus que notre travail ressemble à une simple copie peinte d’une photographie. » Désormais, et le mur du quartier Bernard de Jussieu en est la preuve, le duo parie sur un savant mélange de surréalisme, d’abstraction et de réalisme, toujours. L’universalité de leur création se retrouve, paradoxalement, dans la narration de récits individuels. « Nous nous inspirons des expériences individuelles et nous en extrayons une atmosphère calme, drôle et surtout positive. »


Waone donne un visage à Bernard de Jussieu lui-même
Mur par Waone, photo par Cédric Pierre

Waone aime étirer les silhouettes de ses personnages et leur donner ce zeste de mystère. Cette fois-ci l’homme derrière la loupe a une identité : il n’est autre que Bernard de Jussieu. Soucieux, il examine une plante fantastique assise fermement sur un globe. De la tige éclôt une fleur incroyable qui, dans ses mains, tient un livre. « Curious Botanist » est donc une nouvelle occasion pour Waone de prouver son affection pour les créations surréelles. À 6 ans il découvre le travail de Salvador Dali dans la bibliothèque de son père et les créations du grand peintre, dès lors, ne cessent de le suivre. Il ajoute : « les jardins de Versailles m’ont eux aussi beaucoup inspirés pour ce mur. J’aime, depuis toujours, travailler la thématique de la nature. »


Eron donne sa solution aux préoccupations sociales et environnementales

Le muraliste italien Eron termine le bal de cette première phase créative. Parce qu’une image vaut parfois mieux que mille mots, il se plaît à construire des métaphores où l’illusion fait loi. Comme à son habitude, les murs deviennent autant de fenêtres ouvertes sur le monde. Cette fois-ci, pour le quartier Bernard de Jussieu, il pense des colombes s’échappant en hâte d’un bâtiment et des mains qui les retiennent. L’envolée, entre cruelle possession et éternel retour à la nature, s’ancre de tout son poids symbolique dans l’histoire du quartier. Là où écologie et questionnements sociaux préoccupent, Eron y apporte sa solution.


Les mots des habitants



« Excellente initiative qui fait beaucoup de bien à un quartier qui avait besoin de considération. Ça va faire du bien de voir de nouvelles personnes venir ici » Gilbert.


« C’est fantastique de mettre autant de couleurs ici… J’ai hâte de voir Jade Rivera, nous venons du même pays ! » Martine, représentante de l’association des habitants.

« Je kiffe comme disent les jeunes ! J’ai du mal à y croire tellement c’est beau, merci d’embellir le quartier », Françoise, une habitante du bâtiment C depuis 32 ans.


L’équipe de Quai 36 revient à la rentrée avec deux prochaines sessions graphiques aux côtés de Jade Riviera, Aryz, Mona Caron, Pastel, Saine et Seth ! En attendant, elle est à retrouver le 17 juin dans le quartier du Bac à Clichy pour la première exposition aérienne au dessus de la Seine. Avec le graffeur Blo aux commandes de deux bennes à gravats, ils prouvent à nouveau n’avoir de cesse de repenser les lieux de la création, pour l’humain avant tout.

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