Amandine Urruty chez Arts Factory : la fête n’est pas finie

Il y a des fêtes qu’il vaut mieux fuir en courant, d’autres où au contraire il faut s’empresser d’aller. Celle orchestrée par Amandine Urruty à la galerie Arts Factory fait partie d’une troisième catégorie, de celles qu’on n’oublie pas.

Quelques pas dans l’exposition « The Party » suffisent pour s’emballer. Le travail réalisé par la jeune artiste française au cours des derniers mois est colossal. Sur les 4 étages de l’espace s’enchaînent des tableaux monochromes, dont la finesse des détails et la richesse des références nous en font voir de toutes les couleurs. Étrange sensation que de se retrouver à sourire devant ces personnages tendrement effrayants, de chercher à comprendre l’organisation de ce carnaval macabre, où chacune des individualités semble plus sournoise que l’autre.

Les 40 pièces de l’exposition révèlent un univers aussi accessible que complexe. Un rêve éveillé avec tous les ingrédients du cauchemar, pourtant, à mesure que les images se succèdent, on s’empêche de crier pour se laisser fasciner par tant d’inventivité. Un paradoxe, il n’y en a pas qu’un, dans le travail d’Amandine Urruty. Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que cette passionnée du dessin académique dessine toutes ses œuvres en pyjama, sur son lit.

Peux-tu nous dire quelques mots sur l’exposition que tu présentes actuellement à la galerie Arts Factory ?
L’exposition s’appelle « The Party », c’est un projet sur lequel je travaille depuis 10 mois non-stop. Ça faisait trois ans que je n’avais pas exposé à Paris, la dernière expo en date était à la Halle Saint-Pierre pour la 3e édition de Hey. Je suis donc très contente de cette proposition.

C’est une commande de Arts factory ?

Oui, suite à l’expo Hey qui s’était bien passée, la galerie m’avait proposé un solo show, pour fin 2017. Un beau challenge à relever étant donné la taille de la galerie. Finalement, ça m’a pris un peu plus de temps que prévu étant donné la quantité de productions à réaliser, on arrive donc à mars-avril 2018.
Notre histoire commune avec Arts Factory a commencé en 2009, avec un Winter Show collectif. Ensuite, il y a eu un solo en 2011, un duo en 2014, puis un autre solo dans le cadre de Hey en 2015. La galerie est juste à côté de chez moi, il y a un vrai lien de confiance.

Que va-t-on trouver dans l’exposition ?

Il y a une trentaine de pièces, essentiellement du dessin et un tout petit peu d’installation. J’aurais aimé explorer d’autres territoires comme la céramique mais je n’ai pas eu le temps. L’innovation se trouve dans les grands formats, auxquels j’aspire depuis un moment mais pour lesquels les galeristes ne sont pas forcément très friands. J’ai aussi un petit peu changé ma technique, c’est moins « graphite only », il y a désormais du fusain en plus. Bref, globalement on y trouve des formats assez grands, quelques 40x50cm, mais surtout des 70x100cm , jusqu’à 3m.


Pourquoi avoir baptisé l’exposition « The Party », à quel genre de fête tu nous invites ?

Avant même de commencer la réalisation des œuvres, on avait décidé de baptiser le Solo Show « The Party », ça me plaisait autant qu’à Arts Factory. J’ai toujours travaillé dans un un espèce d’univers carnavalesque, de fête un peu macabre. Le titre de l’exposition tombait donc sous le sens. Le fil narratif est le carnaval, mais s’y insère également d’autres thématiques, comme cette série sur les péchés capitaux qui se situe à l’étage de la galerie. Je suis très influencée par Bosch et Brueghel, j’ai donc voulu réinterpréter ce thème qu’on trouve dans une série de gravures de ce dernier.

Comment détermines-tu la construction du parcours avec le galeriste ?

Je leur amène les œuvres une fois qu’elles sont finies. La seule chose sur laquelle on s’est mis d’accord au début, c’est la scénographie, le nombre de pièces qu’il fallait produire et les formats. On a convenu de tous ces éléments par rapport à l’espace de la galerie et la répartition entre les différents niveaux.
Comme on se connait depuis longtemps, l’entente n’a pas été trop difficile, Arts Factory n’était pas inquiet sur le dessin. En général, ils laissent aux artistes une assez grande liberté. Tu peux même faire un truc porno dégoutant, ils disent ok, et même, ils adorent !
De mon côté, j’ai insisté pour faire du grand, et du noir et blanc, car j’avais envie de montrer des choses que je n’avais pas encore montrées ici. Au fur et à mesure que les œuvres se terminaient, je leur montrais, et petit à petit on a orchestré le parcours.

A qui montres-tu ton travail en premier ? À Nicolas Barrome ton compagnon également illustrateur ?

Non, au contraire je ne lui montre pas les choses tant qu’elles ne sont pas finies. Je travaille dans ma chambre, lui dans son bureau et je déteste avoir quelqu’un au dessus de moi quand je dessine. Laurent d’Arts Factory a vu les pièces au fur et à mesure, mais jusqu’au bout je garde des surprises. Par exemple la plus grande pièce tout assemblée, personne ne l’a vue montée avant le vernissage. Pendant la phase de production, je n’ai pas besoin qu’on me guide ou donne un avis, car si la personne pointe une erreur, c’est trop tard, je ne peux pas refaire. En revanche, le jour du vernissage je viens me coller aux gens et j’écoute si les critiques sont positives ou négatives.


À quel rythme tu dessines ?

C’est un processus assez long. L’expo m’a pris 10 mois sans vacances, sans été, juste deux jours de répis à Noël. Je bosse sur une base de 10 à 12 heures par jour, assise en tailleur dans mon lit.
Entre la conception, les premiers traits, le remplissage de gris ou de noir, puis ensuite les ombres, ça peut prendre trois semaines pour un format de 70x 120cm. Je commence toujours par faire des recherches et des croquis, ensuite j’assemble ces idées, je commence à placer certains éléments. Une fois que la composition est globalement élaborée, je viens la reremplir avec de nouveaux éléments, je rajoute tout un tas de petits détails. Il n’y en a jamais assez !

Ce qui est impressionnant, c’est que dans chaque dessin on peut se laisser entrainer dans de multiples histoires et chacune semble aussi lisible que l’autre.

C’est un processus qui prend beaucoup de temps, mais c’est un choix. Même si sur des paysages, certains éléments vont êtres plus enlevés, il n’y a pas de flou dans la technique que j’utilise. La taille des éléments varie, mais sont sur la même échelle de précision. C’est ce qui est difficile quand tu bosses en niveau de gris, car tu peux vite te retrouver avec un truc blanc à côté d’un autre truc blanc, sans l’avoir capté au départ. Il faut alors trouver comment le faire ressortir.

Quel type d’outil utilises-tu ?

Soit des crayons classiques avec différentes graisses, soit des crayons qui sont du fusain reconstitué, ou des crayons de couleur noir ou du crayon aquarelle. Je suis toujours à guetter les nouveautés et puis je teste. Il y a des crayons très gras, d’autres plus light, en gros j’utilise à peu près tout ce qui se fait en monochrome.

Si tu te loupes tu as un moyen de retoucher ?

Comme j’utilise beaucoup plus le crayon noir que le gris, honnêtement, si je me rate, ça devient difficile de gommer. Tu es alors obligée d’essayer de te rattraper comme tu peux. Avec la pratique je gomme de moins en moins.


Pourquoi es tu partie sur ce type de dessin à la base ?

J’ai commencé en faisant du noir et blanc, que je colorisais ensuite à l’ordinateur. À l’époque j’étais peut être plus sensible à ce que me disais les gens. On me disait « pourquoi tu fais du noir et blanc, c’est chiant blablaba ». J’avais donc commencé une première série en couleurs en 2008. D’ailleurs un des dessins de cette série avait fait la couverture du étapes: spécial diplômes. Cette « phase couleur » était aussi liée à une forme assez personnelle d’optimisme forcené.
Quand je suis revenu au noir et blanc, le changement était aussi lié à un évènement personnel. j’ai eu besoin de retrouver dans mon dessin la base de ma motivation. J’ai voulu me recentrer sur ce qui m’intéressait au début de mes études et quelque part la réponse était dans mes cours de dessin académique, où il fallait copier du Ingres. Je suis donc repartie sur ces bases, tout en me disant que je pourrais ainsi apprendre à mieux dessiner dans le sens académique. Je m’y suis vite sentie à l’aise avec le crayon. Aujourd’hui quand je sors de mon lit, pour aller trainer mes guêtres à Drawing Now et que je vois l’éventail des propositions de dessins monochromes, je suis toujours aussi fascinée. J’adore l’observer, autant que j’aime le faire. Je trouve ça hyper élémentaire, tu peux tout et rien faire avec.

Un peu comme dans la photographie noir et blanc, le monochrome dépouille le dessin de certains artifices ? L’idée est mieux représentée ?

Oui, ce n’est pas que la couleur est du cache misère, mais j’avais envie d’expérimenter le dessin en lui-même, en enlevant tout ce qu’il y a autour, à commencer par la couleur. En monochrome tu peux faire des tonnes de choses déjà. Des trucs très simples au photoréalisme. Par exemple, j’adore la logique de Jérôme Zonder. Cet artiste est capable de faire des œuvres hyper-réalistes, et le coup suivant il va tremper son doigt dans de la poudre pour expérimenter des compositions beaucoup plus crades.

Tu as évoqué tes nombreuses collaborations à l’international. Comment as-tu exporté ton travail en dehors de France ?

Quand j’ai commencé à bosser le duo Show avec Sergio Mora en 2014, j’ai reçu un mail du galeriste new-yorkais Jonathan Levine. J’ai d’abord halluciné avant de lui répondre. Son premier message disait sans particulièrement de politesse, « c’est intéressant, ça coûte combien ». Il m’a ensuite proposé une première exposition en janvier 2015. Comme il a une certaine place dans le circuit américain et dans lequel je peux évoluer, j’ai ensuite eu pas mal de nouvelles propositions de publications ou expositions. Si sur le papier c’est chouette, travailler avec les États-Unis n’est pas une chose facile, l’argent y reste le nerf de la guerre. Au final sur les trois dernières années, j’ai du travailler à 80% avec les USA, ensuite un peu avec l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. L’engouement anglo-saxon est aussi dû au fait que je suis facilement associée à tout ce truc de lowbrow, au pop surréalisme, et pas mal de galeries aux USA défendent ce courant.


Aujourd’hui, tu fais essentiellement de la commande artistique ?

Oui, ça fonctionne toujours sur le même principe. Le mec me dit il y a une exposition dans tant de temps, je veux tant de pièces, tu fais ce que tu veux, ne pète pas les plombs sur les formats (il faut que ça soit entre guillemet facile à vendre), et tu exposeras avec untel et untel.
Aux États-Unis, les mecs ne te payent pas le billet, donc si tu n’y vas pas, tu n’as pas forcément de contact physique avec la galerie. C’est drôle comme monde.
Mais oui, je ne fais que de l’exposition. L’illustration c’est hyper rare. Depuis trois ans, j’ai toujours des trucs prévus pour des expositions. Là je boucle l’expo Arts Factory, mais j’ai aussi des choses à préparer pour l’Allemagne, NY et Los Angeles pour septembre et encore un truc en Allemagne en Novembre, donc tout est assez planifié et toujours un peu ric-rac niveau timing.

Dans le passé, j’ai fais un peu de dessin de presse, mais je n’ai plus tellement le temps. Je pense que je ne suis pas forcément douée pour répondre à un brief publicitaire, accepter la tonne d’aller-retours et ces commandes ne sont pas forcément compatibles avec mon travail à la main. J’ai fais une commande pour une collection en édition limitée d’affiches Ikea, mais j’avais carte blanche.

Comment tu vois évoluer le dessin contemporain depuis que tu es dans ce milieu ?

Je pense que le dessin contemporain reste une niche, mais qu’il évolue. Un peu comme le street art a connu de grands bouleversement, le dessin commence à dériver, exister sous de nouvelles formes, parfois se rapproche de l’illustration. Il y a des magazines qui se créent, des galeries qui ouvrent et finalement tout un petit écosystème qui commence à tenir la route en France. Je pense que l’évolution est encourageante, que le dessin reste accessible à différents publics et qu’il y a une richesse de l’offre plutôt opportune. Je remarque aussi que certaines personnes commencent à débuter de véritables collections dans ces domaines, ils participent à la promotion de cet art.

Photos et propos recueillis par Charles Loyer

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