Architecture de Lumière

Présenté du 16 octobre au 8 novembre, le parcours d’installations Vers une Architecture de Lumière a illuminé les espaces les plus reclus – l’ancienne buanderie et la prison – de la Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon de dispositifs lumino-cinétiques aux contours immersifs et aux formes évolutives absolument fascinants. Amené à être présenté très prochainement dans de nouveaux endroits, ce parcours méritait bien que l’on s’y arrête à nouveau avec Julie Miguirditchian, commissaire artistique du projet.
 
 
Présenter un parcours d’œuvres numériques et contemporaines basé sur des dispositifs lumineux dans un lieu aussi fort architecturalement que La Chartreuse est un véritable défi. En quoi la lumière était-elle un médium artistique idéal pour servir cette architecture si spécifique ?
 
L’architecture de la Chartreuse est en effet plutôt singulière et tout le défi du projet consistait à occuper la Bugade, l’ancienne buanderie et des cellules de chartreux autour d’un parcours au cours duquel la lumière viendrait « augmenter » l’architecture. L’idée de valorisation du patrimoine était donc prioritaire grâce à un ensemble de pièces artistiques contemporaines où la lumière permettait justement d’ouvrir des plongées immersives et troubles nouvelles au cœur des espaces architecturaux. D’une certaine manière et vus les lieux utilisés qui ont servis par le passé de prison, l’inspiration générale entrait naturellement en résonance avec un principe d’enfermement que l’on retrouve dans plusieurs pièces comme par exemple la Lighthouse II de Jeanne Susplugas, une cage de lumière à la portée très symbolique. A leur manière, ces pièces portées sur la lumière permettent donc de transporter ces lieux et leurs espaces vers une architecture nouvelle, transcendée, une architecture de lumières.
 


En parcourant l’ensemble des bâtiments de la Chartreuse, on s’aperçoit dans l’agencement de ses cellules, avec ces systèmes de passe-plat par exemple, que la notion de design était déjà fortement établie chez les chartreux, même si bien sûr empreinte d’une grande solennité. Est-ce quelque chose auquel vous avez réfléchi au moment de choisir et de disposer les œuvres du parcours ?
 
Il est vrai que les espaces sont très solennels et que les cellules des Chartreux répondent à une fonctionnalité avec des lignes très épurées. Les pièces choisies dans l’exposition ont justement cette qualité de pouvoir renforcer cette théâtralité par la lumière. Certaines œuvres s’apparentent il est vrai à un objet architectural, comme le Monochrome de Lumière d’Eric Michel, une icône de lumière présentée sur un autel, ou encore les triangles mobiles du Trianguconcentricos Fluo Rouge d’Elias Crespin. Dans cette pièce, chaque triangle crée une forme sculpturale en se mouvant. Il y a une volonté d’aller vers de nouvelles dimensions pour le lieu, avec ici en l’occurrence une approche très spirituelle portée par ces formes géométriques en apesanteur. L’idée directrice est avant tout celle d’occupation et de résonance architecturale avec l’espace comme dans Drawing a Space de Jeongmoon Choi. Cette pièce augmente véritablement l’architecture en créant un espace tridimensionnel littéralement cousu de fil blanc. Il y a une réflexion sur la modélisation de l’espace en 3D sans que cela soit du numérique. Cela donne une nouvelle lecture du lieu, appréciable de façon immersive et déambulatoire.
 
Un aspect très présent dans ce parcours est le rapport qu’il sous-tend entre le matériel et l’immatériel. La lumière est-elle le meilleur révélateur de cette combinaison antagonique ?
 
Ce rapport entre matérialité des lieux et immatérialité de la lumière est le principe même de l’exposition. On s’en aperçoit dès le couloir d’entrée de la Bugade, à travers le rapport entre la lumière naturelle qui y filtre encore et les lumières artificielles des néons de la création in situ d’Eric Michel. On le devine encore à travers l’œuvre Réplique de Bertrand Lamarche. Ce dispositif composé de la simple réflexion de la lumière sur une feuille d’aluminium perturbée par un dispositif mécanique, avec un stylet s’enfonçant dans la feuille, produit des formes spectrales, des chrysalides fantomatiques qui s’accordent parfaitement bien au lieu. Idem pour le Blue Ray de Pierre-Laurent Cassière, où le laser trouve une résonance sonore à l’humidité des lieux. Dans le même ordre d’idée, il y a aussi dans l’exposition l’idée d’aller de la 2D vers la 3D. C’est ce qui ressort de la pièce Perspective Projection de Félicie d’Estienne d’Orves, qui sculpte des formes de lumières à partir d’un moucharabieh en métal perforé permettant de créer des tunnels de lumière en trois dimensions.
 

Un élément intéressant qui se dégage de certaines œuvres est leur capacité presque organique à s’intégrer, je dirais même à s’adapter aux espaces du lieu. Je pense notamment à la lecture fragmentée « rectangulaire » du Shape d’Olivier Ratsi.
 
Shape est vraiment l’exemple d’un projet totalement créé in situ. Il y a une véritable réflexion sur la perception de l’espace et sur les jeux de perspective permis par un élément d’interférence, à savoir ici cette colonne qui masque la forme rectangulaire du dispositif. Il y a un point de vision de ce rectangle à l’entrée puis ensuite tout le dispositif repose sur la révélation progressive de ses formes fragmentées, jouant avec la colonne et la fumée quand on s’avance dans la pièce. Ce qui est intéressant dans cette pièce, c’est qu’elle renvoie aussi à l’idée de mettre le numérique hors du numérique. Shape s’apparente à une déclinaison nouvelle de la série Echolyse d’Olivier Ratsi avec la même idée d’anamorphose et de perspective. Son travail autour de la lumière permet ici autant de révéler l’espace que de jouer avec ces formes naissantes, comme d’autant d’éléments perturbateurs réciproques.
 
Il y a dans certaines œuvres du parcours un côté aussi très ludique, très accessible pour le public alors que parfois le côté très sophistiqué de certains dispositifs, très technologiques, ou le côté très conceptuel de l’art contemporain peut être un frein pour le grand public.
 
Toutes les pièces jouent de cette idée de mouvement de la lumière. Il y a donc bien une approche lumino-cinétique, et une véritable filiation avec des œuvres cinétiques qui sont souvent des dispositifs simples et immédiats. Les phénomènes optiques qui procèdent des pièces aux lumières tournantes Electra II et F-Vecteur II de Laurent Bologinini sont très accessibles et ludiques. Ce sont des sculptures de lumières robotisées, où le rythme est donné par ce ballet de formes lumineuses qui apparaissent et disparaissent par des phénomènes de persistance rétinienne.
 
Y-a-t-il des choses que vous n’avez pas pu faire vu les lieux et qui ont pu réduire l’expérience immersive que vous auriez souhaitée ?
 
Il y a beaucoup de contraintes liées au bâtiment historique mais également à son humidité, au fait qu’il y niche aussi des chauves-souris protégées. D’une manière générale, il faut savoir composer avec les lieux et se servir de ses propres difficultés ou obstacles afin d’en faire une force. Ce principe d’adaptabilité au lieu est caractéristique de l’exposition et des pièces qui la composent. C’est pour cela que l’on est impatient d’amener ces pièces et d’autres vers de nouveaux lieux architecturaux. C’est dans cette intention architecturale renouvelée que se situe tout le défi de l’exposition.
 

Propos recueillis par Laurent Catala

Exposition de la Chartreuse-CNES avec le soutien du Fonds de dotation Edis pour l’Art numérique, réalisée dans le cadre d’Architecture en Fête 2015, http://chartreuse.org

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