Au cœur du studio Dazd, l’éco-conception

Fondé il y a quatre ans par Jeanne Lepoutre et Théophile Pierdait, le studio Dazd de design graphique et de direction artistique se spécialise dans l’éco-conception. Quels choix graphiques, papiers et techniques d’impression prioriser ? Le studio s’engage dans des conceptions sur mesure, faisant au mieux le pont entre les besoins des commanditaires et des exigences éthiques.

Dépliant du studio Dazd pour Europe Écologie Les Verts, Paris 11e & Paris 14e.


Isaline Dupond Jacquemart : Pouvez-vous vous présenter ?

Jeanne Lepoutre et Théophile Pierdait : Nous nous sommes rencontrés à l’école Penninghen au sein de laquelle nous avons tous les deux étudié. Il y a 4 ans, après nos études, nous avons fondé le studio Dazd de direction artistique, de graphisme et d’éco-conception radicale.

JL : À travers mes projets d’école, j’ai commencé à m’intéresser aux liens possibles entre l’écologie et le graphisme et ai réalisé mon projet de diplôme autour de cette problématique. Je me suis notamment nourrie de l’ouvrage “La décroissance” de Serge Latouche et ai interviewé des artistes et artisans déjà engagé·es dans cette démarche. Mon projet de diplôme s’est matérialisé en un ouvrage, tiré à 50 exemplaires et intitulé “Copier-Collecte”. Toutes les étapes de sa création ont été réfléchies de façon à limiter l’impact environnemental de cet objet. Quel caractère typographique choisir avec cet objectif en tête ? Quel type de reliure ? Quels supports d’impression ? J’ai mis en place une collecte de papiers à l’école ; à la sortie de chaque cours, je récupérais des monticules de papiers que les étudiant·es avaient jetés, la plupart étaient vierges au verso, cela a été la source de matière première du projet. Puis, j’ai aussi cherché à densifier l’ouvrage, une façon pour moi de questionner nos automatismes de composition qu’en tant que graphistes, nous avons complètement intégrés et qui sont en réalité discutables.

“Copier Collecte” de Jeanne Lepoutre.


TP : Je me suis rendu compte que s’engager dans une démarche environnementale en tant que citoyen n’était pour moi pas suffisant J’ai souhaité aller plus loin que les “petits gestes” notamment, et m’engager aussi dans le domaine professionnel. Avec Dazd, nous souhaitons être dans l’authenticité. Notre savoir-faire en éco-conception nous différencie aussi d’autres studios. Au sein du studio, nous allons parfois jusqu’à remettre en question la légitimité de notre propre métier. C’est cette recherche d’honnêteté intellectuelle qui nous invite aussi à rester humbles en ce qui concerne la portée de notre engagement et de notre positionnement.

IDJ : Comment intégrez-vous l’éco-conception à votre démarche professionnelle ?

TP : Nous reprenons la mécanique des 5R, règle d’or du zéro déchet : refuser ce dont on peut se passer, réduire ce dont on a besoin, réutiliser ce que l’on consomme, recycler ce que l’on ne peut pas réutiliser, retourner à la terre ce qu’elle a donné. Ce mouvement au sein de l’écologie nous inspire. C’est la raison pour laquelle, dans les projets graphiques que nous menons, nous nous intéressons à la réutilisation de supports déjà produits, notamment disponibles chez le client, et aux possibilités de réemploi de ce que nous produisons.

JL : Nous sommes soucieux de la réception des messages que l’on transmet. Quel impact le message de nos créations graphiques a-t-il ? Est-il néfaste pour l’environnement et pour le social ?

IDJ : Cela vous est-il déjà arrivé de refuser une proposition de commande, car elle n’était pas alignée avec vos valeurs ?

TP : Oui, c’est assez rare néanmoins, car les commanditaires qui viennent nous voir connaissent notre positionnement.

IDJ : De quels leviers disposez-vous pour limiter l’impact environnemental de vos conceptions ?

JL et TP : Nous commençons toujours par faire un état des lieux chez les commanditaires et nous leur demandons s’ils disposent déjà de matières premières, comme du papier brouillon ou des machines d’impression. Tous nos projets sont pensés sur mesure. Pour le Syndicat Mixte des Gorges du Gardon, nous avions imaginé un livret informatif qui serait imprimé sur le papier brouillon de l’institution et qui serait relié à la main avec deux agrafes. Le support aurait pu être imprimé en interne, grâce à l’un de leur copieur. Mais nous n’avons pas réussi à les convaincre de développer le projet de cette manière là. C’est dire les réticences au changement qui existent, même dans les structures les plus engagée pour la biodiversité ! Pour ce projet nous avons utilisé des caractères – le Musiva du studio Dazd, l’Infini de Sandrine Nugues et enfin l’Inter de Rsms – permettant de densifier l’information, tout en gardant une lisibilité. Les aplats sont limités, ce qui permet de réduire la consommation d’encre. Pour l’identité visuelle, nous avons pensé un système de pictogrammes utilisable grâce à un fichier de police. Son poids est bien plus faible qu’un ensemble de pictogrammes en format PNG. Pour le livret du programme d’Europe Écologie Les Verts, de Paris 11e et Paris 14e, nous avons utilisé des trames pour limiter les aplats. Sur l’une des pages du livret, sont dessinés des fruits et des légumes, classés par saisons : une manière d’inciter à mieux consommer. Ce poster invite au réemploi du livret, car il peut être accroché : le livret ne devient ainsi pas un déchet.

Dépliant du studio Dazd pour Europe Écologie Les Verts, Paris 11e & Paris 14e.


IDJ : En ce qui concerne la typographie, quels choix privilégiez-vous dans votre démarche d’éco-conception ?

JL et TP : Nous jouons sur la quantité d’encre que requiert une typographie pour être imprimée. Nous cherchons à choisir des caractères fins et condensés, mais toujours lisibles, notamment en petit corps, pour maximiser l’occupation d’une page. Il y a toujours un compromis à trouver entre un impact visuel, permis par des typographies et des aplats fortement consommateurs d’encre, et cette idée de frugalité. Si une création éco-conçue n’est pas lisible et a un faible impact graphique, alors elle n’aura pas d’utilité.

IDJ : Quels sont vos choix de papier et de reliure ?

JL et TP : Nous utilisons parfois des papiers de couleur, ce qui nous permet d’imprimer en noir et de créer des trames. Nous faisons aussi imprimer en offset. En ce qui concerne la reliure, il est toujours possible de créer des ouvrages sans reliure, simplement tenus grâce à un élastique. Depuis peu, nous sommes installés à Villette Makerz, laboratoire collaboratif de conception et de fabrication. Cet espace partagé rassemble aussi des artisan·es et met à disposition de machines. Nous nous intéressons de plus en plus à l’artisanat. En tant que graphistes, nous déléguons le plus souvent le travail d’impression et de façonnage, mais nous cherchons à remettre en cause ce modèle. Dans le cadre de notre travail pour le Syndicat Mixte des Gorges du Gardon, nous aurions souhaité que ce soit les salarié·es de la structure qui réalisent l’impression et la reliure du livret, c’est aussi créateur d’engagement autour du projet, cela donne de la valeur. Quant à nos choix de prestataires d’impression, nous essayons de faire appel à des professionnel·les qui ont les mêmes valeurs que nous et qui sont proches des lieux de distribution de nos travaux, afin de limiter le transport. Nous cherchons aussi des prestataires investissant dans des installations durables, récupérant au mieux les papiers non-consommés pour les recycler ou encore la chaleur des machines. Nous avons notamment travaillé avec l’imprimeur Calligraphy basé à Rennes. En tant que designers, il nous est souvent difficile d’appréhender les enjeux de traçabilité de la production du papier, car les chaînes logistiques sont opaques. Pour des packagings pensés pour notre commanditaire Écodis, nous avons travaillé avec une entreprise située dans le Golfe de Gascogne fabriquant, grâce à un sourcing de bois local, du papier kraft pour des sacs. La pâte à papier est fabriquée aussi localement, ainsi que le papier lui-même. Nous avons initié, en quelque sorte, une collaboration entre l’imprimeur avec qui nous travaillons et cette entreprise de fabrication de papier kraft.

Conception graphique pour Life Terra Musiva.


IDJ : Que pensez-vous des labels attribués à certains imprimeurs ou papiers ?

JL : Il y en a beaucoup, et il est difficile de tous les connaître. Ils sont souvent détenus par des structures privées, et ne sont pas nécessairement transparents dans leurs modes de financement. Parfois, le cumul de labels permet de nous guider, par exemple, le papier Nautilus est labellisé “Ange Bleu”, “FSC Recycled” et bénéficie de l’écolabel européen.

IDJ : Pouvez-vous me parler de votre travail pour Écodis, société française de conception et de diffusion d’écoproduits ?

TP : Nous avons repensé les packagings d’Écodis, afin qu’ils soient plus écologiques et en cohérence avec les produits de la marque. Nous avons fait le choix de cartonnettes en kraft, un packaging minimal. Pour certains chefs de produit, il est parfois impensable que des produits soient vendus en vrac, comme des gants en laine, pour des questions d’hygiène. Cela nous a parfois posé des difficultés, car nous souhaitions limiter le packaging autant que possible. Mais, si nous pouvons échanger avec les cheffes de produits, nous n’avons pas retours de la part des consommateurs quant à leurs attentes.

Conception graphique pour Écodis, éditeur d’éco-produits.


IDJ : Avez-vous senti une évolution de la part des commanditaires vis-à-vis de l’éco-conception ?

JL et TP : Oui, nos commanditaires, aux débuts du studio, comprenaient parfois mal notre démarche. À présent, ce sont eux qui viennent nous solliciter, mais sans nécessairement avoir conscience de la radicalité qu’il est possible d’adopter dans cette démarche d’éco-conception. Nous faisons aussi de la pédagogie vis-à-vis de nos clients. La manière dont nous menons nos projets nécessite un certain temps, par exemple celui requis pour mener l’état des lieux des matières et équipements disponibles chez le commanditaire. Tous les commanditaires ne sont pas toujours prêts à prendre ce temps-là. Faire une reliure à la main prend aussi plus temps. Mais, tout doit aller vite dans notre société actuelle…

IDJ : Dans votre démarche, vous vous intéressez à l’artisanat. Pourquoi ?

JL et TP : En tant que graphistes, nous utilisons la suite Adobe. Mais ce n’était pas le cas de la précédente génération de graphistes dont le travail avait un aspect beaucoup plus artisanal. L’ordinateur a de lourdes conséquences sur l’environnement – en ce qui concerne le numérique, sa production est ce qui a le plus d’impact environnemental – et par ailleurs, pourrons-nous toujours utiliser des ordinateurs dans 20 ans ? En tant que graphiste, comment diversifier sa pratique ?

IDJ : Vous êtes signataires de la tribune des Rad!cales, mouvement souhaitant engager les professionnel·les de la conception dans un mouvement de design radical pour concevoir un système soutenable pour les générations présentes et futures.

JL : Nous sommes signataires du manifeste et nous nous inspirons beaucoup de leur vision dans laquelle nous nous reconnaissons. Ce mouvement ne rassemble pas que des graphistes, mais aussi des scénographes, des architectes d’intérieur, etc. Cela permet de créer une synergie.

IDJ : Avez-vous des références qui vous inspirent ?

TP : Nous sommes de fidèles lecteurs de Socialter, magazine de critique radicale et alternative !

IDJ : Qu’envisagez-vous pour le futur de votre studio ?

JL et TP : Nous souhaitons explorer un versant plus artisanal de nos pratiques et rendre aussi à nos commanditaires une forme d’autonomie dans la production de leurs supports.

Copier Collecte de Jeanne Lepoutre.
Conception graphique pour Écodis, éditeur d’éco-produits.
Conception graphique pour Écodis, éditeur d’éco-produits.
Conception graphique pour Life Terra Musiva.
Conception graphique pour Life Terra Musiva.
Conception graphique pour Life Terra Musiva.
Dépliant du studio Dazd pour Europe Écologie Les Verts, Paris 11e & Paris 14e.
Dépliant du studio Dazd pour Europe Écologie Les Verts, Paris 11e & Paris 14e.

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