Camille Ortoli : « le travail manuel permet de rendre les créations un peu plus vivantes »

Sur leur bureau, on trouve de la colle, des ciseaux et des cutters. Sur leurs étagères, de magnifiques créations. Ils sont aujourd’hui plusieurs designers à nous éblouir avec du papier découpé. Leur travail est basé sur l’imagination, la patience et un savoir-faire minutieux. Camille Ortoli fait partie de ses jeunes artisans de la feuille et nous avons eu la chance de visiter son atelier.

Alors que nous travaillons tous sur ordinateur, le retour du fait main est plus que jamais signifiant. Pour ceux qui l’adoptent, il devient un échappatoire pour fuir les écrans, mais aussi une opportunité de s’affirmer totalement en tant que créateur. L’essor du papier découpé en est une parfaite illustration. Comme en pâtisserie, les pièces s’érigent, une à une, avec précision, et très peu de retour en arrière possible. Une fois montée, on la déguste avec les yeux, on prend surtout le temps de l’observer pour en découvrir toutes les subtilités. Celles-là même qui font la différence. L’univers et le parcours de Camille sont une invitation à reconsidérer la manière dont on travaille, à se délaisser des artifices numériques, pour admirer la connexion haut-débit entre son cerveau et ses deux mains.

Pour suivre le travail de Camille Ortoli
Site web : http://www.camilleortoli.fr
Instagram : @camilleortoli
Twitter : @Camilleortoli

Peux-tu nous rappeler ton parcours ?

J’ai fait l’epsaa, une école d’art graphique. Une très bonne formation qui dure trois ans. Au cours de ces années, il m’est vite apparu que je ne souhaitais pas travailler tout le temps devant un ordinateur, que ça ne me correspondait pas et qu’il me fallait une pratique plus manuelle. J’ai ainsi commencé à travailler mes visuels manuellement, à faire des volumes à partir de plusieurs matériaux. Après avoir essayé le chocolat, le chewing-gum, ou encore le carton j’en suis finalement venue au papier. Le déclic s’est fait suite à un travail pour l’agence Solab, pendant deux jours j’ai pu assisté ma soeur Solène Ortoli sur un clip entièrement en papier et carton. Je me suis rendu compte que ça me plaisait vraiment. De retour à l’école, j’ai commencé à faire tous mes visuels en papier, et à travailler le graphisme par dessus.
En sortant des études, je me suis renseignée sur les personnes dont c’était le métier et j’ai eu la chance de faire des stages avec l’une d’entre elles, Mathilde Nivet, et ainsi poursuivre mon apprentissage. Ça fait maintenant 6 ans que je travaille en freelance.


Par quels types de projets as-tu commencé ?

Mon premier projet professionel était une publicité pour Super U. J’avais dû faire plein de petits poissons en papier. Sur cette mission, j’ai travaillé avec un animateur, Cédric Mercier, qui s’occupait d’intégrer du fil de fer dans toutes mes réalisations. On les a ensuite animées en stopmotion. Ensuite j’ai enchainé avec d’autres marques.

Comment procèdes-tu pour créer ?

Je travaille beaucoup pour la publicité ou pour la réalisation de vitrines. Dans les deux cas le cheminement est souvent identique. On me donne des thématiques, je fais les premiers dessins, je les mets au propre sur Illustrator et ensuite je leur propose en leur envoyant des maquettes 2D. Il y a en général des allers retours et une fois qu’on est d’accord avec le client, je choisis le papier et je commence la réalisation. Enfin, il y a en général une journée de shooting ou de tournage, pour filmer ou prendre en photo le projet. J’y installe mon décor, je collabore avec le photographe ou le réalisateur pour travailler la mise en scène.

Quels ont été tes ressentis lors de tes premiers pas dans cette pratique du papier découpé ?

Au début, j’avais un peu peur, car quand on sort de l’école, tous les professeurs conseillent de rentrer dans une agence pour avoir du travail. J’étais stressée, mais en même temps hyper motivée de prouver qu’on pouvait faire des choses en découpant des bouts de papier. Cette énergie m’a portée. J’ai énormément démarché au début, présenté les petites choses que j’avais pu réaliser et essayer de rencontrer un maximum de personnes. Avec du recul, je pense qu’à partir du moment où on est réellement motivé, il n’y a plus vraiment de peur, même si la vie de freelance est toujours instable.


Création & Réalisation de plusieurs centaines de fleurs pour les six vitrines Hermès – Shang Xia. En collaboration avec Laurent Sanguinetti – scénographie & direction artistique

Création & Réalisation d’un décor pour Philips – Photographe : Cyrille Robin – DA : Camille Moguilewsky

Comment vois-tu ta patte évoluer au fil des années?

J’ai l’impression d’aller vers des choses de plus en plus complexes. Par exemple avec mon projet personnel Haussmannien, je réalise des façades d’immeubles, mais si on observe bien, toutes les fenêtres sont différentes les unes des autres. Au début je faisais des choses assez simples, alors que maintenant je cherche à la fois à rentrer plus dans le détail, tout en réalisant des pièces de plus en plus grandes. La minutie m’apporte cette dose de défi que j’aime dans un projet. Quand je travaille avec des clients, j’apprécie qu’on me demande des choses un peu nouvelles pour essayer de toujours pousser un peu plus loin la technique. D’avoir un maximum de détails.

Peux-tu nous en dire plus sur ce projet Haussmannien?

C’est un projet personnel que je développe depuis deux ans. J’ai commencé par faire à petite échelle des immeubles en 2D, en y mettant pas mal de détails. Je les matérialise ensuite dans des formats relativement grands. Ces immeubles sont mon interprétation de cette architecture hyper chargée et hyper détaillée. J’aime l’observer et tenter d’y apporter une nouvelle forme. Quand on regarde une pièce, on pourrait penser que c’est la représentation d’une façade, mais en fait c’est l’accumulation de plein de dessins, de petites inspirations architecturales puisées ici et là. Pour le moment je suis au début d’une série, ça me plairait de créer toute une ville et de l’exposer.

Tu arrives à trouver le temps pour concilier le perso et la commande ?

De moins en moins, mais dans l’ensemble oui. J’ai des périodes très chargées auxquelles succèdent d’autres de repos. J’en profite à ce moment là pour faire les projets perso.

Quand tu travailles avec les clients peux tu rentrer autant dans les détails ?

J’essaie, malgré les contraintes de temps. Dans une commande, j’essaie de toujours bien gérer mon timing. Même si le client est souvent inquiet quand il voit mes dessins préparatoires, j’essaie de ne pas sacrifier tous les petits détails qui font une différence.

Avec quel type de clients tu travailles ?

En ce moment je réalise la nouvelle vitrine de Mellerio, une maison de joaillerie située rue de la Paix. Je travaille aussi sur une expo que je vais faire en septembre autour de Gainsbourg. J’ai aussi été contactée par une grosse entreprise d’évènementiel pour un projet qui aura lieu au Petit Palais.
Ces derniers temps, je fais pas mal de vitrines. Par exemple un hôtel à Madeleine m’a contacté pour faire la représentation de leur établissement, pour ensuite la placer dans leur devanture. Au fil du temps, les commandes s’affinent, les personnes qui me contactent se dirigent de plus en plus vers ce que j’aime faire. Ça me laisse beaucoup de liberté et ça me prouve aussi qu’il me font confiance.


Création & Réalisation de trois vitrines de Noël pour la joaillerie Mellerio

Comment tu perçois l’intérêt qu’il y a actuellement pour le papier découpé ?

C’est un travail manuel, je pense qu’on revient beaucoup vers ça. Dans la pub, c’est une mode depuis un petit moment. Je pense que c’est une manière d’avoir des choses un peu plus vivantes, un peu plus fragiles.

Quels sont tes outils de travail ?

Mes outils : plein de cutters, de la colle et du papier. Au début, on me demandait parfois sur quel logiciel j’avais fait mes décors. C’est ce qui est toujours un peu frustrant quand la réalisation est montrée via un autre support que la vitrine. Il peut encore y avoir une confusion entre le travail manuel et l’ordinateur à l’image.

Y a-t-il une recherche particulière à effectuer sur le papier ?

Oui, ça dépend de l’attente du client. Par exemple, s’il veut de la couleur, un papier plutôt rigide ou certaines fibres. En général, je prends toujours un petit moment de recherche sur les gammes de papier à utiliser. Maintenant, plus je travaille, plus les clients me font aussi confiance sur ce choix. J’ai l’habitude de travailler avec un papier Antalis et d’autres fournisseurs basés à Paris.

Le monochrome est très présent dans ton travail ? Pourquoi choisir de s’abstenir d’y mettre des couleurs ?

J’aime bien travailler la couleur, mais je trouve que les effets d’ombre et de lumière engendrés par l’utilisation du blanc sont particuliers. Je trouve que dans les couleurs, cette chose disparait un peu. Contrairement à ce qu’on peut croire, travailler la couleur est également une contrainte pas facile à gérer.

Quels sont tes projets à court et moyen termes ?

Actuellement, j’essaie d’aller encore plus vers l’évènementiel et les décors de vitrines. La publicité, c’est très bien, mais j’aime beaucoup la possibilité de faire des décors plus grands et aussi de permettre aux personnes de venir les voir par eux-mêmes. J’aime bien que l’on puisse venir se rendre compte que ce sont des créations faites à la main. C’est aussi l’occasion d’avoir des retours et de sortir de son atelier. Mon objectif est de faire des décors plus grands, en équipe, de collaborer avec d’autres personnes.
Ensuite, peut être travailler d’autres matériaux ou le papier sous d’autres formes. J’ai eu l’occasion de collaborer avec un styliste, de recouvrir une de ses jupes avec de la végétation en papier découpé. Ce sont des expériences très enrichissantes et qui poussent à explorer de nouvelles choses.

Tu communiques beaucoup sur ton travail ?

J’essaie, malgré le fait que je sois un peu pudique. Je fais mon maximum. Depuis que je montre des visuels sur Instagram, j’ai eu pas mal de demandes. Par exemple l’agence d’évènementiel qui m’a contactée, c’était via ce biais la. Je me force un peu, mais je me rends compte que c’est indispensable.


Origine

Haussmanien

Est-ce qu’il t’arrive d’être lassée de découper du papier ?

Pour le moment non. Au contraire, plus je le travaille, plus ça m’intéresse.

Il te faut combien de temps pour réaliser un immeuble par exemple ?

Peut-être deux semaines entre la créa et la réalisation.

Tu fais toujours d’un coup ?

Ça dépend des commandes que je dois réaliser, mais si j’ai du temps devant moi oui.

À quel moment tu décides qu’un projet est fini ?

En le dessinant, je sais qu’il faut que je m’arrête à un moment, même si j’ai toujours envie d’en mettre plus. Après, je reste au maximum fidèle au dessin de base.

Est-ce que l’erreur est possible quand tu bâtis un immeuble ?

Pas vraiment, mais ça c’est le travail du patron et de la réflexion en amont. C’est une question de millimètre. Si on calcule bien, normalement tout est ok, il s’emboite parfaitement. Il faut de la patience et un peu d’expérience. Les erreurs sur les précédentes réalisations font que tu ne te trompes plus sur la suivante.

Quel a été ton projet le plus difficile ?

Le plus difficile, je ne sais pas. Le plus long en revanche était une rose que j’ai du faire pour Lancôme. Elle faisait 80cm de diamètre et on a travaillé pendant un mois et demi pour se mettre d’accord sur le final. Mais le résultat en valait la peine !

Textes et photos par Charles Loyer

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