Chevalvert se glisse dans les interstices du numérique et vise dans le mille

Limiter l’action de Chevalvert au design graphique serait bien dommage. Le studio parisien a plus d’une corde à son arc et affectionne tout particulièrement d’aller d’une discipline du design à l’autre. Une approche qui ne cesse de prendre de l’ampleur depuis la création du studio en 2007 et qui s’affirme pleinement aujourd’hui dans deux projets d’envergure. Une grande photo de famille interactive pour les 500 ans du Havre, ainsi qu’une première exposition monographique au centre d’art et de technologie Etopia. De quoi mieux cerner l’appellation de « design visuel » revendiquée par Patrick Paleta et Stéphane Buellet.

Allons du côté de l’Espagne où siège actuellement (jusqu’au 26 août), l’exposition « Interstices », à l’initiative de Julia Puyo qui collabore avec le studio depuis 2013. 5 installations interactives composent ce parcours et chacune d’entre elles, à sa manière, dévoile un usage du code dans le processus de conception. Comme souvent dans le design numérique, le résultat est hybride, à la croisée entre l’objet physique, l’installation et le design graphique. Ce sont ces multiples facettes qui séduisent le public, par un simple geste de la main, l’utilisateur peut faire un bond entre le réel et le virtuel, maitrise l’espace autant qu’il se retrouve perdu dans celui-ci.

Mechane


Hardware : Leap Motion, vidéo-projecteur
Software : Moteur 3D Unreal Engine
Matériaux : Bois, carton, PMMA
Direction de création et interaction : Chevalvert
Collaboration artistique et design 3D : Bloc D
Sound design :Julien Gerber

L’installation suscite immédiatement l’envie de s’approcher. On voit tout de suite dans ce dispositif la dualité entre la matière et l’écran et on devine dans l’objet, une interface de contrôle pour maitriser l’image qui s’affiche. Le titre de l’installation vient du terme « méchanè » (du grec ancien « machine »), nom de la grue utilisée dans le théâtre grec antique pour faire entrer en scène une divinité. Il exprime bien ce sentiment, ce rêve de contrôler un univers à distance, par le biais de la double représentation. il est ici rendu possible grâce au code qui fait le lien entre les différents protagonistes de cette manipulation spatiale.

Mechanical Frames


Hardware : Capteur infra-rouge, vidéo-projecteur, Arduino
Software : Processing
Matériaux : Bois, papier, PMMA
Références : Conway’s Game of Life
Support : Villette Makerz

Mechanical Frames arbore une forme qui nous est plus familière, celle d’un flipbook. Évidemment, Chevalvert est venu une nouvelle fois titiller le tangible en incorporant dans le dispositif un programme graphique génératif, si bien qu’à chaque changement de folio capté, une nouvelle image est projetée. Le tout s’opère en fonction de la vitesse du mouvement.
L’ensemble de ces paramètres viennent déstabiliser le concept initial du folioscope basé sur la répétition pour apporter une nouvelle narration infinie et variable.

Murmur


Hardware : Raspberry Pi, strip LED, video-projecteur, microphone
Software : openFrameworks, JavaScript
Matériaux : Papier Tyvek, ABS
Crédits : Chevalvert, 2Roqs, Polygraphik, Splank

Parle à mon mur, ma tête est malade. Si vous êtes un peu bavard et que vous avez tendance à saouler votre entourage, vous pouvez toujours vous défouler sur ce mur singulier, il répondra à tous vos mots par des messages lumineux. Plus sérieusement, cette prothèse architecturale permet de simuler le déplacement des ondes sonores en créant, à partir de l’intensité de la voix, une représentation visuelle qui est projetée sur le mur.

Social Boids

Hardware : Caméra, pico projecteur
Software : Processing
Matériaux : Bois
Références : Algorithme Boids de Craig Reynolds

Avant dans les jeux, il y avait des figurines et elles nous suffisaient pour imaginer un monde. Aujourd’hui, on s’aperçoit que ce monde peu exister et presque vivre. Dans le tableau de jeu « Social Boids », le joueur se retrouve en présence d’un écosystème dans lequel évoluent des petits êtres lumineux. Ils adoptent une des principales caractéristiques de l’être humain, à savoir les sentiments. C’est là que la mission se complique car pour interagir avec eux, il va falloir composer en fonction de leurs états d’âme comme l’empathie, la peur, l’attraction ou encore la joie. Le dispositif régie par des lois d’interaction basées sur les études des comportements de foule, met en exergue grâce au code et ce qu’il peut produire, les mécanismes de nos comportements sociaux.

Ink under paper

Hardware Cadre infrarouge multi-touch, écran
Software : Processing
Matériaux : Papier
Références : Algorithme Hunt-and-Kill

Le numérique est-il capable de tout reproduire en apparence ? Avec le design génératif et l’évolution des technologies, il semblerait que oui. Ink under paper, c’est l’imitation de l’effet physique de l’absorption. En effet, la feuille de papier rétro-éclairée réagit à chacun des contacts physiques pour se remplir progressivement d’une encre digitale. À la différence que sa reproduction numérique peut s’effacer aussi vite qu’elle n’est apparue. Le visuel généré créé une sensation unique, celle produite par le toucher d’une matière d’un nouveau genre, dite numérique.

L’ensemble des œuvres fonctionne parfaitement et conjugue intelligemment la recherche, l’expérimentation et la diffusion. L’aspect ludique vient pondérer la réflexion intellectuelle, pour donner naissance à un espace de nouvelles possibilités liées. Le code se dévoile ici comme un outil de communication entre le tangible et le digital.

Équipe Chevalvert ayant participé à l’exposition :
Stéphane Buellet, Patrick Paleta, Julia Puyo, Arnaud Juracek, Camille Coquard

Par Charles Loyer

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