Clara Neumann, graphisme narratif

Sortie de la Haute école des arts du Rhin (HEAR) en 2016, Clara Neumann, jeune graphiste strasbourgeoise de 26 ans, mène de nombreux projets et collaborations de front, parfois même à l’étranger. Elle nous raconte son parcours, et son investissement pour émerger peu à peu sur la scène graphique.

Après une mise à niveau et un BTS en communication visuelle à l’école Estienne, mue par sa volonté de faire du graphisme, et son désir de quitter Paris pour gagner en qualité de vie, Clara opte pour la Haute École des Arts du Rhin, à Strasbourg. « Je ne connaissais rien de la ville, mais je voyais beaucoup de graphistes dont le travail me plaisait qui avaient fait cette école : notamment Fanette Mellier et son rapport à la couleur, ou encore Coline Sunier et Charles Mazé. Je trouve leur travail humain, lumineux, je me sens proche de ça. »


Knihy dobrých autorů, Mise en page (page de garde), 2016

Elle obtient son diplôme en 2016. Son projet de fin d’études reste aujourd’hui aussi très présent dans son esprit : « quand j’en aurai le temps, j’aimerais chercher un éditeur avec qui le poursuivre. » Il est lié à une partie méconnue de son histoire familiale, découverte au cours de la préparation de son diplôme.

« J’ai décidé de relater l’histoire d’une collection de livres tchèques, nommée Knihy dobrých autorů (les livres des bons auteurs). Publiée par Kamilla Neumannová, mon arrière-arrière grand-mère, elle réunit des traductions de textes de grands écrivains, surtout européens (Rimbaud, London, Verhaeren…), la volonté étant de les rendre accessibles à la classe ouvrière tchèque à travers de belles éditions, vendues à très bas prix. Les intellectuels qui participaient aux publications s’occupaient des traductions, de la mise en page, des couvertures. Amis philosophes, écrivains, typographes ou illustrateurs, de passage dans la maison familiale, autrefois réunis autour de la revue anarchiste Nový kult qu’éditait l’ex-mari de Kamilla, le poète Stanislav Kostka Neumann. »

Le livre imaginé par Clara, sorte d’anthologie de la collection, raconte l’histoire de son arrière arrière grand-mère, femme indépendante et avant-gardiste, et son activité d’éditrice. Ce grand ouvrage, fondé sur une recherche à Prague et donnant à voir de nombreux documents historiques, demande au lecteur d’aujourd’hui de prendre le temps de s’y plonger.


Baldamus ou le diable aux trousses, d’Oskar Wöhrlé, couverture, 2017

Graphiste ? Elle explique facilement ce choix de métier, qui après de nombreuses hésitations, est apparu comme une évidence : « par différents projets, le graphisme permet de traverser un peu tous les domaines. Et j’avais besoin de fabriquer des choses ». Ainsi, elle privilégie le dessin à la main : « c’est important pour moi que ça reste quelque chose de sensible, d’humain, à l’inverse d’un tracé vectoriel qui me paraît souvent plus froid. Édition, identité visuelle et web sont les trois domaines que je préfère. Assez complémentaires, ils se recoupent : sensibilité autour du papier et de l’objet, systèmes et concepts visuels, interactivité et la rapidité. » Côté outils : typographie, photographie, crayon de couleur… Au début d’un projet, elle se tourne davantage vers les systèmes et la vision d’ensemble, que vers les choix techniques. « Tout ce qui est du côté de l’objet, de la sensibilité, des implicites que vont transmettre le choix d’un papier, la hiérarchisation des contenus, l’équilibre de l’espace de la page, compte aussi beaucoup à mes yeux. »

Ses multiples inspirations alimentent la motivation de la jeune graphiste. Certaines références font office d’icônes dans son imaginaire : l’affichiste Savignac, l’écrivain et illustrateur Leo Lionni (Petit-Bleu et Petit-Jaune, ou Frédéric), le graphiste néerlandais Karel Martens, ainsi que les albums de John Burningham avec lesquels elle a grandi, tout comme Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak. Elle cite aussi Irma Boom « incontournable côté livres », et l’atelier de Création Graphique de Pierre Bernard. Et d’autres éléments graphiques : « j’ai découvert que le métier de graphiste existait avec les invitations pour la SCAM réalisées par Catherine Zask (dans les années 90). Ensuite, son projet de recherche à la villa Médicis, l’Alfabetempo, est devenu une référence à laquelle je reviens régulièrement. » En incontournable encore : la typographe Zuzana Licko, et le postmodernisme en graphisme, qui a été une véritable révélation au début de ses études.


Nuit, Dessin, 2012

Visuellement très réceptive, Clara Neumann tire aussi ses idées de ce qui n’est pas de l’ordre du design, et pioche autour d’elle, dans la banalité quotidienne : couleurs, étals, vêtements et enseignes dans les rues, ciel et nuages, hasards heureux et malheureux de l’urbanisme, et rencontres avec des espaces qui échappent à ses règles…

Après un service civique de sept mois auprès de réfugiés, et un travail comme monitrice d’impression à la HEAR, lui permettant de continuer à profiter du matériel de l’école, elle est à l’aube de sa carrière. Elle en profite pour pousser les expérimentations et les collaborations : elle navigue entre son statut de freelance et les projets collaboratifs.


Rues et feuilles de la Krutenau, 2017, coréalisation avec Christina Schmid. Photographie : ©Christina Schmid

Elle travaille régulièrement avec une amie graphiste allemande, Christina Schmid. Ainsi, lorsque celle-ci est venue à Strasbourg à l’automne dernier, elles ont imaginé ensemble une manière singulière de s’approprier la ville. À la fois pour que l’une la fasse découvrir à l’autre et aussi pour garder une trace de leur exploration, elles ont imaginé deux petits livres qui tiennent dans le creux de la main, Rues et feuilles de la Krutenau. Le volume Rues répertorie les rues, et Feuilles, les feuilles. « Nous avons arpenté le quartier pendant trois jours de façon très méthodique, systématique. On s’était construit tout un protocole. » Aujourd’hui, elles travaillent ensemble sur un nouveau projet, pour une galerie.

Actuellement, et pour l’été, Clara travaille chez Haller Brun, à Amsterdam, sur différents projets : un essai d’urbanisme sur le cyclisme à Shanghaï, l’identité d’une nouvelle collection de philosophie contemporaine, et un projet sortant de l’habituel dans l’univers des yachts de luxe.

Outre sa passion incontestable pour l’édition, la jeune graphiste se débrouille aussi en web design : « j’adore l’aspect instinctif du code, c’est comme de la grammaire, et on voit directement ce que l’on fait. La programmation ouvre un nouvel horizon des possibles : même si l’on ne développe pas toujours un site soi-même, cela me paraît plus riche de connaître et de comprendre les logiques qui sont derrière. »


Site web personnel, 2018

Clara envisage Strasbourg comme un vivier, riche d’opportunités à saisir : « Il y a une vraie dynamique pour encourager les jeunes à s’installer et se lancer : beaucoup de bourses, et l’académie des sciences et lettres et arts d’Alsace remet annuellement un prix à un jeune diplômé de la HEAR en design, communication ou art. Il y a de nombreuses propositions de résidence. La scène graphique strasbourgeoise se tourne plutôt vers l’illustration ; mais côté graphisme, avec beaucoup de professionnels appartenant à une autre génération, il y a de la place pour rencontrer des gens et faire des choses nouvelles. »
C’est aussi une « ville carrefour », proche de Paris et de Lyon, entre la France, l’Allemagne, et la Suisse. « Loin d’être hermétique, elle a quand même un aspect muséifié. Il n’y a pas encore assez de diversité visuelle dans la ville à mes yeux et l’architecture alsacienne n’est pas tout à fait à mon goût. »

« À la Haute École des Arts du Rhin (HEAR), les gens viennent de partout. La région aide les artistes à s’implanter. Beaucoup de choses sont faites pour nous donner l’envie de rester. Si on a envie de s’investir localement, il y a de quoi faire. » —poursuit la jeune graphiste.


Au fond, les gratte-ciels, Photographie/Édition, 2017

Elle conclut en partageant sa vision du graphisme en France : « je trouve la scène française très riche et active. Il y a une importance particulière accordée au trait dessiné, à l’empreinte de la main. Le graphisme français me paraît assez tourné vers l’illustration, la peinture, le dessin, si on compare avec nos pays frontaliers comme la Suisse, l’Allemagne ou les Pays-bas, qui ont une forte culture typographique. Malgré cette richesse, le graphisme n’est pas toujours en contact avec la société. Tout le monde n’y a pas accès, en dehors des lieux institutionnels et culturels. »

Plus d’exemples et d’infos sur son site : http://claraneumann.fr/


Images : ©Clara Neumann
Par Lisa Darrault

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