Derrière le camouglage, Broll & Prascida se dévoile

Jusqu’au 3 décembre, la Slow Galerie accueille Broll & Prascida pour l’exposition « Camouflages ». L’occasion pour étapes: d’aller rencontrer cette talentueuse illustratrice et d’en apprendre plus sur son parcours singulier.

Rendez-vous est donné la veille du vernissage à la galerie de la rue Jean-Pierre Timbaud, dans le 11e arrondissement de Paris. À l’intérieur, nous y retrouvons Broll & Prascida ou plutôt Anne-Charlotte Laurans, car malgré un nom trompeur, ce studio n’est qu’un. Posca à la main, elle recouvre la vitrine de formes végétales. Une première référence au thème de l’expo qui plutôt que tout dissimuler, livre quelques indices sur son univers. Sa maman, venue la soutenir pour ce premier show personnel, n’est pas en reste. Armée d’un rouleau de peinture, elle prépare pour sa fille les murs qui accueilleront les œuvres. L’ambiance est détendue, les derniers détails sont presque réglés. Lamia, la responsable de la galerie n’est pas inquiète, au contraire, elle nous confie « Le terme vernissage vient du fait qu’à l’époque les artistes passaient sur les tableaux une couche de vernis juste avant l’inauguration. Nous somme un peu dans la même configuration, la mise en place vit jusqu’au dernier moment ». Dans cette effervescence, Broll & Prascida s’accorde une petite pause pour répondre à nos questions.

Suivre le travail de Broll & Prascida
Portfolio : http://www.brollandprascida.com
Instagram : @brollandprascida

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Anne-Charlotte, je suis diplômée de Olivier de Serres en communication visuelle. Ensuite j’ai fait un DSAA Arts et techniques de la communication à Estienne, mais je ne m’y suis pas plu, alors je l’ai arrêté en cours d’année et je suis partie en agence de pub. J’ai travaillé chez BETC pendant un an, ensuite à Young & Rubicam. Au bout de deux ans, j’ai commencé à dessiner à côté et, petit à petit, l’envie est née de faire de l’illustration. J’ai donné ma démission et pendant 6 mois j’ai travaillé, dessiné, cherché mon univers. J ‘ai commencé à dessiner au point avec des stylos Pilot que mon père m’avait ramené du Japon.

Tu n’avais jamais pensé faire de l’illustration un métier ?

Non, j’adorais, mais pour moi j’étais dans la pub, je faisais travailler des illustrateurs, mais je ne m’y voyais pas. C’est quand j’ai eu besoin de chercher autre chose, que, le bien être que me procurait le dessin, m’a fait dire que j’étais à ma place dans ce domaine.


Comment se sont passés tes premiers pas ?

Il a fallu de la patience. Pendant 6 mois j’ai développé mon book, j’ai alimenté un blog. Tous les jours j’essayais de dessiner une nouvelle chose. À force, j’ai distingué ce qui me plaisait et de fil en aiguille mon univers s’est formé, sans pour autant, une véritable réflexion en amont. Après ces 6 mois, j’ai commencé à chercher un agent. J’ai eu la chance d’être contactée par Karine Garnier qui se lançait également et cherchait des illustrateurs pour grandir avec elle. On a eu un super feeling, mais comme nous nous lançions toutes les deux, il y a quand même eu 6 autres mois sans rien. Les premiers projets ont commencé à arriver par le réseau publicitaire de mon mari et moi. Notamment des petites illustrations pour une campagne de Nissan. Ce n’était pas un gros projet, mais c’était le premier. Un deuxième est arrivé puis un troisième…

Tu travailles pour tous les types de clients ?

Je travaille pas mal pour la pub mais aussi pour des clients en direct. Je fais par exemple des timbres pour La Poste, mais aussi un calendrier pour Dior, les domaines sont assez variés.

As-tu encore le temps pour tes travaux personnels ?

C’est difficile, car cela fait deux trois ans que j’ai du travail tout le temps. Cette expo à la Slow Galerie a été un grand défi pour moi, d’autant que j’ai tendance à être un peu lente. Après, il y a des jours où je ne dessine pas, mais au cours desquels j’essaye de chercher l’inspiration, pour ce type de travaux justement.

Est-ce plus facile pour toi de travailler sur une commande ?

Comme j’ai un petit passé de directrice artistique, j‘essaye quand même de proposer des concepts pour avoir plus de marge de manoeuvre par rapport au brief. Mais, j’aime beaucoup faire de la commande. Ça me pousse à faire des choses que je n’ai jamais faites. Après, il y a aussi des projets laborieux, qui ne se passent pas toujours très bien, avec des timings très serrés du genre « tu peux nous faire ça pour hier ». De manière générale, la commande m’a permise de me trouver, m’a forcée à me poser des questions, à progresser, à être plus efficace. Les travaux perso c’est super, mais il faut avoir le temps. Pour l’expo j’ai fais 15 illustrations. C’était un super exercice.

« Je trouve que travailler à la main est plus intuitif que sur une tablette »

As-tu un processus de création bien défini ?

Je fais souvent pas mal de croquis, ensuite je refais un croquis très précis, puis comme je dessine tout à la main, je le passe à la table lumineuse. Je m’équipe soit d’encre et d’une petite plume, soit de Molotow.

Est-ce qu’il t’arrive de travailler avec des outils numériques ?

J’ai essayé de créer des formes et les multiplier, mais je trouve que les points ne se mettent pas bien. Tu vois les rythmes qui se reproduisent. Finalement faire des points en numérique me prenait plus de temps. En plus les faire à la main me décontracte et si il y a des erreurs, tant pis, je joue avec.
En revanche pour ce qui est du numérique, je commence à jouer avec l’iPad Pro et son stylet. C’est une chose que j’ai envie de développer et que je commence à intégrer dans ma pratique. Le support change, mais le processus reste le même. Le crayon est un peu plus lourd donc le geste aussi. Après je n’y gagne pas de temps. Donc pour résumer je trouve que travailler à la main est plus intuitif que sur une tablette. Même si la démarche est la même, j’apprécie la sensation de la plume quand j’appuie sur le papier. Dans la gestuelle manuelle il y a quelque chose de très agréable.

Tu as un portfolio complet, t’arrive-t-il de travailler hors de nos frontières ?

En fait, je travaille, principalement avec des commanditaires français. J’ai eu une expérience avec une agence de New York et ça a été un peu compliqué. Je ne parle pas très bien anglais et j’ai passé plus de temps à rédiger et essayer de comprendre des mails qu’a véritablement dessiner. Le tout avec un timing très très pressé. Donc, je n’ai pas renouvelé pour le moment.

Et quel regard as-tu sur la place de l’illustration en France ?

Je pense que c’est une bonne période pour l’illustration. Il y a un vrai regain d’intérêt du public. Même en pub, l’illustration est quand même assez présente. J’ai l’impression que ça marche bien. Il y a aussi cet aspect performance, amené par des réseaux comme Instagram. Aujourd’hui, il n’y a pas que l’illustration mais aussi l’illustrateur. On dit qu’on a fait travailler tel ou tel illustrateur. Ça participe à cette bonne forme. D’ailleurs, l’illustration à la main appliquée à des idées plus nouvelles, trouve vraiment sa place dans cette tendance.


Comment es-tu présentes sur les RS ?

Je m’y suis mise parce que j’ai pu observer que ça fonctionnait bien. Quand je demande aux clients comment ils ont découvert mon travail, la réponse est souvent via Behance. Par exemple, la directrice de la partie web chez Chanel m’a découverte via ce biais. Je trouve ça chouette de pouvoir partager facilement ses projets. Il y a quinze ans c’était beaucoup plus difficile de se faire connaître.

Quels sont tes sujets de prédilections ?

Les petites bestioles en tout genre, des fils, des plumes, tout ce qui est organique, végétal ou animal. Le but est de mélanger un peu tout ça, de jouer avec les formes, avec le fond, créer des métamorphoses, des anamorphoses. J’ai eu toute une période sur les organes, comme la série de la chaussure. C’est une basket en organes. C’est pratique parce qu’avec les organes tu peux recréer ce que tu veux. L’idée est de partir d’une matière morte et de recréer la vie avec de la matière organique.

Peux tu nous parler de l’expo ?

Après avoir échangé avec Lamia sur ce projet d’expo, j’ai du trouver un thème. Comme dans mon dessin il y a des bêtes, de la végétation et que j’ai un petit faible pour la jungle, je suis partie sur l’idée du camouflage. Pas dans le sens militaire, mais plutôt dans celui d’un cache-cache. J’ai voulu prendre des formes et les camoufler pour leur donner un nouveau sens. Il y a aussi des jeux de mots. Au total il y a 15 pièces produites spécialement pour l’expo. On y trouve des originaux et des des tirages à encre pigmentaire.

Y’a-t-il des techniques ou des univers vers lesquels tu souhaiterais t’orienter à l’avenir ?

Il y a quelques années, j’ai expérimenté la gravure, j’aimerais bien y revenir. Il y a la sérigraphie aussi. Ça ne correspond peut-être pas tellement à ce que je fais mais j’aimerais essayer. Peindre plus aussi, les petits fruits de l’expo par exemple, j’ai pris beaucoup de plaisir à les faire. En illustration, l’avantage, c’est que rien n’est jamais figé.

Propos recueillis par Charles Loyer

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