L’exposition de céramique “Les Flammes” interroge la frontière entre artistes et artisans

L’exposition “Les Flammes. L’Âge de la céramique” se déploie au Musée d’Art Moderne de Paris, jusqu’au 6 février encore, et fait la part belle à ce medium et ses rapports à l’art. La commissaire Anne Dressen a pensé un parcours didactique et foisonnant – non sans clins d’œil – qui interroge les techniques, les usages et les messages du medium. Longtemps marginalisée dans l’art du fait de son association au décoratif et de la dévalorisation de cette caractéristique, la céramique peut pourtant faire figure d’art de résistance : être le creuset de contre-esthétiques et d’engagements politiques. Avant même l’avènement du design, la céramique questionne la séparation entre la notion de beau et celle d’utile et participe à interroger la frontière entre l’art et l’artisanat.

Takuro Kuwata
Bowl, 2014
Porcelaine, émail
H.13 cm x L. 13,5 cm x l. 14,5 cm
Courtesy de l’artiste et de Pierre Marie Giraud, Bruxelles, Belgique
Photo : © Tadayuri Minamoto


Un parcours transhistorique et didactique : au commencement, le feu


C’est par l’entremise d’un parcours transhistorique et didactique que “Les Flammes” prend place au Musée d’Art Moderne de Paris. Découpée en trois parties didactiques, rigoureusement définies, l’exposition aborde tout d’abord les techniques – terres, cuissons, façonnages de formes, types de décors – et permet ainsi au visiteur et à la visiteuse de s’approprier les termes propres au medium. Le terme de céramique désigne des objets fabriqués en terre et ayant fait l’objet d’une transformation physico-chimique irréversible. Le feu est l’élément de cette métamorphose, inspirant le titre de cette exposition.


Céramique et notion d’usage au sein des arts décoratifs


Le parcours se poursuit et développe les usages de la céramique. Longtemps écartée des arts, ou assignée aux arts dits mineurs du fait d’une valeur d’usage en porte-à-faux avec une vision du beau kantienne comme désintéressée, la céramique ne cesse de questionner une définition traditionnelle de l’art. Avant même l’avènement du design, des artistes s’attachent à nouer la notion de beau et d’utile et à contester la frontière entre l’art et l’artisanat. La deuxième partie du parcours interroge ainsi cette notion d’usage selon trois catégories : les céramiques dites “fonctionnelles” qui relèvent par exemple des champs du domestique ou encore de l’architecture, celles dites “non-fonctionnelles, dysfonctionnelles et sculpturales” interrogeant une séparation pourtant mouvante avec la sculpture. Enfin, les céramiques intégrées à des rituels incorporent à l’usage une dimension culturelle et symbolique, déplaçant la simple dichotomie fonctionnel/non-fonctionnel. Dans une perspective non uniquement occidentale, l’exposition questionne aussi, par exemple, une esthétique migei au Japon, qui valorise les arts populaires et revendique la beauté de l’utile.

Ettore Sottsass et Anthologie Quartett (Essen, Allemagne)
Théière Lapislazuli, 1987
Céramique modelée et émaillée en bleue
H.20 cm x L. 20,1 cm x 18,5 cm
Centre national des arts plastiques, en dépôt au Musée national Adrien Dubouché, Limoges
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist, RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian
© ADAGP, Paris 2021


Se côtoient ainsi au sein de ce deuxième mouvement, le “Présentoir d’orange” (1988 – 2017) de l’artiste Johan Creten et une “Théière Lapislazuli” (1987) d’Ettore Sottsass. L’on peut s’asseoir, littéralement, sur l’œuvre-banc “DB_S no 15” de Laëtita Badaut Haussmann et découvrir les espiègleries de la scénographie. La gamelle “Fido” d’Ed Ruscha (2010) est ainsi placée à quasi-hauteur du sol, tandis que la “Mangeoire à pigeon” de l’Atelier Lempereur (fin XIXe, début XXe) est positionnée en hauteur. Des œuvres signées dialoguent avec des pièces anonymes, comme un santon. La scénographie, conçue par l’agence Cros/Patras, offre un creuset à ces étonnements. Le mobilier pensé par l’agence avec la collaboration de l’artiste Natsuko Uchino est composé à 50% de matériaux recyclés et recyclables.


Un art dit mineur ? Questionner les hégémonies


La dernière section de l’exposition, “Messages”, déploie l’éventail des significations investies par la céramique contemporaine. La céramique se positionne comme un medium métamorphique et polysémique avec des œuvres trompe-l’oeil, anti-classiques revendiquant une esthétiques sloppy aux formes “négligées”, kitsch, politiques — féministes, transféministes, néo-rurales. À revers d’une vision stéréotypique apolitique, la perspective investie par la commissaire Anne Dressen, spécialiste des pratiques artistiques officieuses et périphériques, vis-à-vis des beaux-arts traditionnels, et des liens entre l’art et l’artisanat et le décoratif, investit la céramique comme potentielle vectrice d’un contre-pouvoir.

Comme le souligne la philosophe Catherine Malabou “La plasticité est un état de désobéissance intérieure”. L’esthétique du difforme, la sensualité et la performativité propres à la manipulation de la terre, avec notamment le mouvement “porn glaze”, sont travaillés par des artistes tel·les que Marc Albergina, Wayne Fischer ou encore Elsa Sahal. Le corps travaille la matière, tout comme la matière travaille le corps. “Torse d’Adèle” (1984) d’Auguste Rodin dialogue impertinemment avec “Leda et le cygne” (2016) de Carolein Smit. L’artiste céramiste Nicki Green s’interroge sur la possibilité de “Démanteler le patriarcat, une brique après l’autre” dans une conférence-performance donnée en 2018 à Berkeley dans le cadre du “Critical Craft Forum”. Dans la retranscription de celle-ci, intégrée au catalogue de l’exposition “Les Flammes”, elle affirme ainsi : “Je suis la Brique. Enfin, dans ce cas précis, je suis la Brique molle. Je suis la femme trans qui a accepté l’invitation du programme de céramique de Berkeley […]”.

Dans cette dernière partie du parcours de l’exposition, s’intègrent des pièces du “Dinner Party” (1974-1979) de Judy Chicago, “Travestite looking in the mirror” (2009) de Grayson Perry, ou encore “Madame de Pompadour née Poisson (1971-1764)” (1990) de Cindy Sherman. Une manière de réaffirmer cette révolution permanente de la céramique comme le présente la commissaire Anne Dressen et de souligner les potentiels de réappropriation par les minorités discréditables d’un medium historiquement dévalorisé dans la hiérarchie classique des arts. Questionner les hégémonies, tel semble être l’un des potentiels d’un matériau meuble. Il peut être à même de réaffirmer la plasticité des dichotomies, comme celles au cœur du genre et de l’orientation sexuelle, qui traversent notre société occidentale.

Simone Leigh 
Village Series, 2020 
Grès émaillé
H. 63 cm x D. 35,6 cm
Collection De Iorio, Trente, Italie
Courtesy Hauser & Wirth, Zurich, Gstaad, Suisse,Londres, Royaume-Uni, Hong Kong, Chine, New York, Los Angeles, États-Unis
© Simone Leigh Courtesy the artist and Hauser & Wirth
Photo : Thomas Baratt 
Lucio Fontana 
Concept spatial, vers 1955
Terre cuite
D. 50 cm
Collection Larock-Granoff, Paris
© ADAGP, Paris 2021 
Jean-Jacques Lagrenée le Jeune, Louis-SimonBoizot et la Manufacture de Sèvres, pour la laiterie de Rambouillet
Jatte téton dit “bol sein” et son trépied, 1787-1788
Porcelaine tendre (bol) et dure (trépied)
H. 16 cm x L. 13,4 cm x l. 12,2 cm 
Sèvres – Manufacture et Musée nationaux
© RMN-Grand Palais / Sèvres-manufacture et musée nationaux / Martine Beck-Coppola 
Simone Fattal
Dionysos, 1999Grès émaillé
H. 80 cm x L. 31 cm x l. 10 cm
Courtesy de l’artiste et de la Galerie Balice Hertling, Paris Photo : © Aurélien Mole
Anonyme (Jingdezhen, Chine)
Pot à pinceaux (Pitong), dynastie Qing (1644-1911), fin18e ou 19e siècle
Porcelaine, émaux soufflés
H. 12 cm x D. 10 cm
Musée national des Arts asiatiques – Guimet, Paris
Ancienne collection Emile Guimet, oeuvre exposée aupavillon chinois de l’Exposition Universelle de 1900
© RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Michel Urtado
Anonyme (Ocumicho, Mexique)
Arbre de vie, 2004
Terre cuite sculptée, peinte et modelée
H.101 cm x L. 74 cm x l. 15,8 cm
Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, Marseille
© RMN-Grand Palais (MuCEM) / image MuCEM
Ron Nagle
Captive Morgan, 2012
Faïence, émail, polyuréthane catalysé et résine époxy
H.13,3 cm x L. 14,6 x l. 14,6 cm
Collection particulière
© Ron Nagle, Courtesy Matthew Marks Gallery

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