Féminicides et politiques dictatoriales : les affiches péruviennes de Natalia Iguiñiz Boggio

L’exposition Fiesta Gráfica est visible gratuitement jusqu’au 7 mai, à la Maison de l’Amérique Latine. Et elle n’est pas une excuse pour revenir sur le travail de l’affichiste français Michel Bouvet. Au contraire, elle donne à voir l’émulation créative des affichistes officiant aux quatre coins de l’Amérique du Sud. La créativité de ceux que l’on ne connait pas ou que trop peu. Les affiches culturelles, l’art urbain et démocratique par excellence, empreintes d’histoires et d’enjeux forts, s’installent dans l’espace muséal. Pas besoin de voyager donc pour voir l’art graphique de l’Amérique latine. Les 26 artistes sont animés par le désir d’interpeller et de susciter le débat. Si les façons de faire divergent, les intentions restent les mêmes. Bercés par un continent à l’histoire forte et tumultueuse : colonisation, fractures sociales, dictatures et crises économiques, les graphistes d’Amérique Latine ont énormément à dire !

étapes: laisse la parole, dans une série d’articles, à ces affichistes qui n’ont pas peur de partager ce qu’ils pensent et qui œuvrent, par le graphisme, en faveur du collectif, pour une société plus juste.

Natalia Iguiñiz Boggio pense son travail de graphiste en faveur des mouvements citoyens du Pérou, pays complexe autant du point de vue social que politique. L’affichiste n’a pas peur de soulever des questions brûlantes pour ouvrir le débat. Elle est particulièrement connue pour son travail de sensibilisation autour de la militante María Elena Moyano, assassinée en 1992 du fait de son engagement féministe, et pour ses actions militantes contre le régime dictatorial d’Alberto Fujimori (1990-2000). Ses affiches ont tout de l’esthétique populaire chicha : couleurs fluo sur fonds noirs et textes prédominants. Natalia Iguiñiz Boggio nous invite à comprendre la pratique graphique engagée au Pérou.

Comment définissez-vous votre engagement graphique et comment se traduit-il dans un pays historiquement et socialement fracturé, comme le Pérou ?

Natalia Iguiñiz Boggio étapes:

Majoritairement, chaque endroit du monde est vecteur de problèmes d’équité, de redistribution et de gestion des ressources. À cela, s’ajoutent les injustices liées aux droits de l’homme et les différentes formes de violences, parmi lesquelles perdurent les violences exercées à l’encontre des filles et des femmes. Aujourd’hui, ces sujets primordiaux ont retrouvé l’indignation et l’attention qu’ils méritent. Comme tout citoyen péruvien, mais aussi citoyen du monde, mon engagement est de rendre visible la violence que nous vivons et incarnons chaque jour. Je veux comprendre et faire comprendre la société dont je fais partie, pour bousculer les idées et les valeurs communes qui prévalent aujourd’hui. Pour moi, le graphisme est une invitation à l’action !

Quels sont les enjeux politiques et sociaux qui inspirent votre travail ?

Mes préoccupations sont principalement liées à la chute du patriarcat, à son association avec le capitalisme et à son implication dans colonisation. Au Pérou, nous subissons quotidiennement les conséquences désastreuses du racisme et du machisme. Les inégalités minent les relations personnelles et le tissu social.

Natalia Iguiñiz Boggio étapes:

Votre engagement est tout autant citoyen et contestataire que graphique. Comment votre implication a-t-elle débuté ?

J’ai d’abord suivi une formation d’artiste plasticienne en école d’art. À l’époque, je travaillais seule. J’ai commencé à produire des autoportraits dans lesquels j’exprimais ma sexualité. Puis, j’ai rejoué ces idées, plus seulement autour de mon corps, mais autour de la pluralité de ceux des femmes, et de la vigilance constante que la société nous impose. Petit à petit, j’ai compris que, dans le domaine de l’art, certains sujets et artistes étaient volontairement invisibilisés. Le féminin et la femme sont l’Autre comme Simone de Beauvoir l’a dit il y a si longtemps… J’ai alors décidé de converser avec d’autres femmes sur la menstruation, l’avortement, le harcèlement et les inégalités, le travail domestique, la maternité et l’accès au pouvoir… Tout cela dans une dynamique où, au-delà de la dénonciation, mes propres contradictions et ambivalences entraient, elles aussi, en jeu. Travailler avec d’autres personnes, partager des expériences, créer des alliances avec des collectifs, des syndicats, des associations et d’autres artistes m’a permis de comprendre que le savoir et l’action ne peuvent être construits que collectivement.

Pourquoi choisir l’affiche et l’image d’archive pour transmettre votre message ?

Le graphisme et la publicité ont contribué à développer des stratégies et des plateformes de communication au sein de l’espace public. Ils ont influencé la construction d’imaginaires et ont renforcé les stéréotypes. C’est pourquoi je veux utiliser ces ressources graphiques pour questionner et déconstruire ces discours et ces images hégémoniques. J’élargis alors les débats, non plus seulement aux espaces dédiés à l’art, mais à la globalité de l’espace public, dans toute sa complexité sociale et politique.

Quelle est votre situation en tant que graphiste au Pérou et à Lima?

Natalia Iguiñiz Boggio étapes:

Le graphisme a toujours fait partie de ma vie. Mon père travaillait dans une ONG où il avait à disposition une presse à imprimer. J’aimais voir le mélange et le chevauchement des couleurs, l’odeur de l’encre, les machines à affiner le papier, les stylos-plumes, la reliure… Je suis entrée à l’université pour le design mais j’ai été prise au piège de la peinture. C’est plus tard que j’ai intégré l’affiche dans mes projets d’intervention et surtout, dans l’espace public. J’ai commencé à travailler avec diverses ONG féministes et de défense des droits de l’homme, puis j’ai mené une carrière dans le design.
Au Pérou, le graphisme est enseigné dans les instituts et les universités, mais il existe également beaucoup de graphistes et de lettristes autodidactes. Le graphisme est reconnu dans toutes les régions et auprès de toutes les couches sociales. En général, il est valorisé bien qu’il n’atteigne pas nécessairement des degrés de spécialisation élevés. Les graphistes conçoivent un peu de tout. Dans mon cas, il n’y a eu de censure que dans des contextes très spécifiques, comme lorsque, avec le collectif La Perrera, nous avons effectué une action contestataire pendant la dictature d’Alberto Fujimori. Tous les vendredis midi, nous lavions, pendant les cinq derniers mois de sa présidence, le drapeau péruvien.

Quelle affiche ou série d’affiches ont le plus marqué votre pays et ouverts les débats ?

Une série d’affiches emblématiques est celle réalisée par Jesus Ruiz Durand pour la réforme agraire qui s’est produite sous le gouvernement militaire de Juan Velazco Alvarado dans les années 70. D’autre part, une tradition qui, bien que non exclusive au Pérou et sans auteur particulier, est celle des chicha. Leur graphisme est constitué du minimum de ressources et de techniques : papier ordinaire de 120 grammes, encres phosphorescentes pour vêtements, un cadre, une lame et un crayon… Les chicha, avec leurs lumières psychédéliques, font briller les villes du Pérou. Elles rivalisent incontestablement avec les panneaux des grands publicitaires. Elles ont toujours été une inspiration pour moi.

Natalia Iguiñiz Boggio étapes:

Que pensez-vous de l’exposition Fiesta Gráfica ?

Michel Bouvet n’est pas seulement un affichiste fantastique, mais aussi un voyageur qui promeut avec cœur le graphisme. Avec la vaste culture de Daniel Lefort, ils font rencontrer avec fougue les travaux graphiques des créateurs et des collectifs latino-américains. Être exposée à La Maison de l’Amérique Latine est particulièrement symbolique.

Exposées dans un musée, vos affiches sont retirées de leur contexte politique et social pour lesquelles elles ont été créées…

Lorsque mes affiches entrent dans les galeries et les musées, le sentiment que j’éprouve est contradictoire. D’un côté, je sais bien qu’elles ne sont pas faites pour être là. C’est pourquoi j’essaie d’apporter beaucoup d’éléments provenant du contexte dans lequel elles ont vécu. D’autre part, les salles d’exposition leurs donnent la chance d’être confrontées à d’autres affiches, leurs permettant de transcender leur utilité première. Dans certains cas elles deviennent des documents d’archive et dans d’autres elles se transforment en œuvres à part entière.

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