Førtifem : l’illustration montante à 4 mains

Installé dans le 11e arrondissement de Paris, Førtifem est un duo singulier, formé par Jessica Daubertes et Adrien Havet. En couple dans la vie comme au travail, ils ont décidé après quelques années en agence de pub ou en freelance, de se consacrer à leur passion pour l’illustration. Un choix opportun puisque depuis la création du studio en 2011, et leurs premières pochettes de disques, les commandes se sont multipliées et aujourd’hui les deux talentueux illustrateurs partagent leur temps entre leurs projets perso, des expos, et des livrables pour des clients de tous horizons, de Canal+, à Action contre la Faim, en passant par des labels métal comme Throatruiner Records. Intrigué par cette capacité à imposer leur univers, étapes: est allé à la rencontre de ces deux jeunes tatoués plein d’avenir.

Førtifem c’est quoi ?

Adrien : Førtifem c’est de l’illustration principalement mais aussi de la direction artistique. On est deux graphistes de formation pure, on ne se contente pas que de dessiner. On essaye d’appréhender des réponses visuelles globales à ce qu’on fait. On est un duo, un couple, des collaborateurs, des amoureux. C’est notre petite entité à nous deux, on a choisi de signer sous le même nom parce qu’on réfléchit et produit tout à deux, on a des techniques et des approches complémentaires.

Pourquoi Førtifem ?

Jessica : C’est norvégien, on aime beaucoup la Scandinavie et la Norvège, notamment pour sa forêt et son métal. Ça veut dire « 45 » en Norvégien, parce qu’on a commencé au 45 de notre petite rue tout simplement. Au début c’était juste pour un projet et comme on aimait bien la consonance, et le « o » barré, on a décidé de le garder.

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Quel est votre parcours ?

Jessica : J’ai fait mes études aux Beaux-Arts à Caen en design graphique et ensuite je me suis lancée en tant que graphiste free-lance, plutôt print, à Nantes pendant deux ans. J’ai rencontré Adrien et je suis montée sur Paris. J’ai continué à être graphiste print mais sans trop de conviction et me suis petit à petit mise à l’illustration.

Adrien : J’ai une formation de graphisme et communication visuelle, complétée aux Gobelins en graphisme et multimédia. Je suis rentré ensuite dans la pub et j’ai commencé à faire des sites web en tant que DA. J’ai traîné au ministère de la pub chez Publicis, chez Ogilvy, puis au bout d’un moment les responsabilités s’empilaient. J’avais envie de faire quelques chose d’un peu plus léger, de plus personnel. C’est arrivé au moment où on a commencé à bosser notre illustration le soir.

Jessica : Oui, au début comme on aimait tous les deux le dessins, on a commencé à en faire un peu dans notre coin. De fil en aiguille, un ami sérigraphe nous a fait passer aux choses sérieuses en nous proposant une expo à Reims dans un salon de Tattoo. Ça a commencé à plaire et avec l’effet boule de neige, notre petite activité du soir est devenue un travail à temps plein.

Adrien : En résumé, on a commencé l’illustration en dilettante, en poursuivant une passion qu’on exerçait depuis nos études. On a fait quelques projets pour l’univers de la musique et face à une demande croissante et aux encouragements, on s’est dit « pourquoi pas essayer d’en vivre ».

Votre travail est inspiré du dessin ancien et du tattoo, quelles sont vos influences ?

Adrien : On a énormément d’amour pour les vieux papiers et on passe notre temps à regarder des archives, parce qu’il y a un savoir-faire dingue. Il y a une petite veine d’illustrateurs qui déploie de l’énergie à faire briller cet héritage de techniques anciennes et qu’on apprécie particulièrement. Ensuite, par goût et par esthétique, on y a ajouté notre passion pour l’imagerie des tatouages.

Jessica : Quand on a commencé à dessiner à deux, on a vu ce qui pouvait nous réunir. Il y avait le tatouage, la gravure, l’illustration métal, tout ce qui est anatomique, étude scientifique. Toutes ces choses nous parlaient, donc on a essayé de les réunir.

Vos références ?

Adrien : Au risque d’être surprenant le plus grand illustrateur des pochettes de métal est encore Gustave Doré (rires). Des références, on en a à la pelle que ça soit Doré, Albrecht Durer ou encore la peinture flamande. Beaucoup de vieilleries au final, mais on aussi beaucoup d’admiration pour un certain nombre d’illustrateurs contemporains.

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Gravure de Gustave Doré (1832-1883)

Comment expliquez-vous le regain de la gravure ?

Adrien : C’est assez américain à vrai dire. Le phénomène est un peu moins vrai en Europe. Simplement parce que en France par exemple, on a moins la culture du gig posters. Aux États-Unis, pas mal d’illustrateurs se sont fait connaître par le monde de la musique et leur travail est devenu un truc assez culte.
Ces illustrateurs ont commencé de manière simple, en produisant un grand nombre d’affiches pour des concerts. À chaque fois, ils ont réussi à conserver cette exigence esthétique pour proposer au public une qualité remarquable. Aujourd’hui, ces tirages se vendent super bien, et ces mecs sont de plus en plus « côtés ». Un regain qui vient de l’image plus que du groupe de musique en lui-même.

Jessica : Il y a aussi aujourd’hui une envie de faire des choses sur papier, de s’éloigner un peu de l’ordi en revenant à des techniques plus manuelles. La gravure revient peu à peu et si on regarde les récentes tendances dans le tatouage, c’est flagrant.

Adrien : Ça fait vraiment pas très longtemps que ce style revient. Je pense qu’il y a un nouveau besoin de tangible avec un gros come-back de l’artisanat. Les gens ça ne leur suffit plus d’avoir des jpeg ou des mp3, c’est un peu comme pour le retour du vinyle.

Votre première commande ?

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Jessica : La première commande était justement une illustration de vinyle. C’était pour Cowards, un groupe parisien de Hard très très lourd. Une connaissance qui faisait partie de ce groupe nous avait confié la pochette. Évidemment pour cette première réalisation on a mis 4 fois plus de temps qu’à l’habitude.

Un projet qui vous a marqué ?

Adrien : Je pense à nos foulards. On s’est retrouvé à faire une collab’ avec Jean Leblanc. Le projet était un énorme foulard illustré autour d’une thématique commune. On a fait un gros cadavre exquis avec des styles complètement différents.

Jessica : Oui il y avait un mélange avec du stylo encre et de l’autre côté de l’illustrator avec des dégradés. C’était rigolo de voir comment ça fonctionnait.

Adrien : Et tout ça était dans le cadre d’un site We Are The Mascotte qui propose des objets collaboratifs et artistiques. Chacune des collaborations est tirée à un exemplaire et est vendue aux enchères sur ebay. Il n’y a donc aujourd’hui qu’une personne qui détient ce foulard.
Il y a aussi le projet « The Piano Teller » pour Action contre la Faim, pour les 35 ans de l’ONG. On a été contacté par l’agence 84.Paris et on a dû illustrer dix crises sur lesquelles l’organisation est intervenue. On nous a laissés beaucoup de liberté pour illustrer les choses les moins sympas du monde (le Tsunami, la Serbie, le Rwanda).

Jessica : C’était un rythme très soutenu, on dessinait non-stop, mais il y avait tellement de monde impliqué dans ce projet, qu’on sentait qu’on faisait quelque chose de très positif et avec des gens géniaux malgré les images dures. Ça nous a sorti un peu de notre zone de confort, des pochettes de métal.

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En quelques mots votre processus de création ?

J : On fonctionne beaucoup par collage numérique plutôt que par des sketchs souvent très brouillons. Une fois validé avec le client, on reprend les idées et on les met sur papier dans notre style.

A : Comme on fait beaucoup de figuratif, c’est plus facile pour nous d’utiliser ces techniques. Ça nous permet d’être réactif.

Vos outils de travail ?

Tous les deux : Photoshop, des bons crayons, une table.

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Vous faites beaucoup de projets perso ? Comment gérer l’équilibre avec la commande ?

A : C’est un gros Tétris, on a toujours du mal à donner une priorité sur un projet. On préfère refuser un truc que de le prendre à la légère. On fait rentrer un max de choses dans notre calendrier mais en fonction des périodes, on va parfois moins dessiner pour nous et plus pour le client.

J : Néanmoins on accepte beaucoup d’expos pour se donner cet impératif de dessiner pour nous.

A : Les expos c’est toujours une chance d’aller vers de nouveaux terrains d’expérimentation, de rencontrer des gens. On est forcément moins bridé que pour la commande, ne serait-ce que au niveau du support et de la technique.

J : Oui, d’ailleurs récemment on a fait des fresques et là on va s’essayer à la sérigraphie sur bois.

Une journée de travail type ?

A : Malheureusement on n’en a pas de définie… mais on se fixe quand même un rythme. On essaye d’être au studio de 11h à 20h avec au programme beaucoup d’emails, beaucoup de café et du dessin.

J : La réflexion sur les projets, on va plus l’avoir le soir à la maison, quand on se pose au studio, on est plus là pour l’exécution.

A : Comme on est en couple, on est très immergé dans notre travail. On papote même de nos projets sur nos trajets entre la maison et le studio.

Comment ressentez-vous le fait de travailler dans un espace partagé ? Vous écoutez du métal avec vos colocataires de bureaux ?

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A : Non le métal au studio c’est de la musique de casque. Passé du métal en public c’est toujours embarrassant. Imposer ça au gens ça ne m’intéresse pas, même si cette musique me détend.
Ici, chacun fait des choses très différentes, ça permet d’offrir un regard neuf mais éduqué sur le travail de chacun. On essaie de garder une effervescence.

J : Depuis qu’on est là on fait plus de projets couleurs. Peut être que c’est lié.

Que peut-on voussouhaiter?

A : De ne pas oublier de se renouveler, de voyager un maximum.

J : Y’a aussi le tatouage qui nous intéresse. Expérimenter le plus de choses possibles et évoluer.

http://www.fortifem.fr/

Photos : Charles Loyer

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