Fotokino « Notre démarche n’aurait pas de sens, sans les artistes locaux ».

Fidèles lecteurs d’étapes:, vous avez déjà entendu parler de Fotokino. L’association créée au début des années 2000 se consacre à la diffusion de travaux artistiques dans le champ des arts visuels et ses invités tels que Paul Cox, Yto Barrada, Fanette Mellier, Chloé Poizat ou encore Helmo ont contribué à développer la réputation du lieu.

Curieux de comprendre comment fonctionne l’entité marseillaise, nous avons rencontré Vincent Tuset-Anrès et Karen Louÿs du studio et exploré ensemble les contours de leur projet. Entre deux expositions à plus large portée (Paul Cox et Nathalie du Pasquier au moment de notre visite), Fotokino orchestre des propositions plus locales (ateliers, rencontres, projets éphémères) et cherche à développer l’intérêt, des petits comme des grands, pour les disciplines liées à l’image.


Pouvez-nous rappeler l’histoire de Fotokino ?

Vincent : Fotokino est né en 2000, mais c’est vraiment à partir de 2004 qu’on a commencé à proposer des manifestations un peu ambitieuses. En particulier le festival Laterna Magica, qui se repète chaque année au mois de décembre. La première édition a eu lieu en décembre 2004, elle s’est étalée sur 3 semaines, avec un principe qui est toujours le même qu’aujourd’hui : des ateliers, des expositions, des projections, des rencontres avec des artistes, et d’autres propositions plus « satellitaires » avec par exemple des créations vidéos et sonores, du dessin en live. Avec ce festival, on essaye de créer des points de rencontre entre l’image en mouvement et l’image fixe, entre le dessin et le cinéma, entre les différents volets et panels de la création visuelle. Ça fait partie de l’identité de Fotokino d’être à cheval sur plusieurs disciplines et plusieurs publics. C’est l’idée de toucher un public large, des enfants, des adultes, des professionnels, des artistes ou encore des amateurs, en proposant des expositions exigeantes mais accessibles.

À partir de 2005, 2006, on a été sollicité par d’autres structures, d’autres festivals. Par exemple on est programmateur sur le FIDMarseille, qui est un festival qui a lieu au mois de juillet, mais aussi à l’année sur un projet qui s’appelle Le Petit Cinéma, beaucoup d’interventions dans les bibliothèques, des expositions itinérantes… Tout ça s’est développé de manière naturelle et notre projet qui était assez modeste au départ, qu’on a monté de toute pièce en étant bénévoles, a pris de l’ampleur. L’année 2013 a ensuite été une année charnière, puisque à Marseille, c’était l’année de la Capitale européenne de la culture. On a eu la chance d’être aidé et soutenu pour passer de petite à moyenne structure. À partir de ce moment, on a pu chercher un lieu, avoir un endroit permanent, pour être présents tout au long de l’année.

Quels changements a amené votre installation dans le centre de Marseille ?

Vincent : Avec le lieu, Fotokino est devenu plus visible, plus lisible. Ça nous a permis de s’inscrire dans le paysage culturel marseillais et d’attirer plus de moyens. On a donc vraiment franchi un cap en 2013. D’ailleurs, cette année a un peu été une année de folie, parce qu’on a géré ce lieu-là, mais aussi un lieu éphémère dédié au design graphique, sur le port près du MUCEM. À cet endroit on a invité des designers qui ont imaginé des boites à outils de création graphique pour le tout public, pour créer des affiches, des documents imprimés. Il y a eu des interventions de Helmo, Fanette Mellier, tout un tas de graphistes français. Cette année-là nous a permis de nous faire plaisir avec des expositions de personnes comme Paul Cox ou Yto Barrada.
L’année suivante, Marseille Capitale de la culture a été un peu plus flottante, mais on a réussi à maintenir ce lieu en continuant ce qu’on avait entrepris dans la perspective de 2013. Avec des expositions, des workshops, des ateliers, en invitant une diversité de gens qui travaillent sur les arts visuels et la question de l’image sur beaucoup de supports.


Comment le public vous identifie par rapport à la diversité des contenus que vous présentez ?

Karen : C’est vrai, on propose une large variété de supports, entre l’image animée et l’image fixe. Le public a parfois du mal à comprendre, mais l’ensemble de ces pratiques se recoupent. Les propositions sont interpénétrées et se nourrissent continuellement. Nous pensons qu’il est intéressant de creuser ce qui se trouve dans cet enchevêtrement des pratiques.

Vincent : Oui, d’ailleurs cette transversalité et l’aspect hybride des pratiques s’est un peu généralisé ces dernières années. Mais, en revanche, quand on a commencé, on nous a regardé avec des yeux un peu rond. Alors que pour nous c’était une évidence d’essayer de croiser les disciplines et les publics. C’est ce qui a fait notre identité, parce que ces rencontres artistiques, elles sont plutôt rares dans une structure à notre échelle. Les petites structures sont souvent spécialisées dans tel ou tel domaine. Nous, on a fait le choix de l’ouverture. Alors effectivement, le public peut être surpris. Ça peut les perturber de venir pour une expo photo et de tomber sur du dessin quelques semaines après. Mais ça peut être aussi une bonne surprise.

Beaucoup de vos propositions tournent autour du design graphique. Comment percevez-vous l’intérêt du public pour ces disciplines ?

Vincent : Je pense qu’il y a un intérêt grandissant pour tout ce qui se rattache au design graphique. D’autant plus qu’il n’y a pas beaucoup de lieux qui font le choix de le montrer. Aujourd’hui, on se rend bien compte que quand on expose des gens comme Paul Cox, il provoque une curiosité beaucoup plus aiguisée de la part du public. Il y a une vraie demande, mais en même temps les structures n’ont pas suivi cette demande. Donc quand on fait un workshop avec des designers, c’est rapidement plein. Nous pourrions avoir la tentation de se resserrer sur le design graphique, mais ça irait à l’encontre de notre démarche d’ouverture.

Karen : Il y a aussi la question du financement, mis à part le CNAP, on a très peu de soutiens en ce qui concerne le design graphique. Ça fait partie de ce décalage, entre l’intérêt du public et la structuration du financement des institutions autour du design graphique.


La culture Marseillaise a-t-elle connu un véritable changement après 2013 ?

Vincent : C’est difficile de vraiment juger, parce que les structures qui n’ont pas été labelisées ont toujours du mal à exister. Elle ont même souffert de 2013. Mais certaines institutions ont été renforcées. Ici, la culture est portée par les structures, mais pas spécialement par la municipalité. Il y a de très belles initiatives qui sont nées en 2013, mais qui n’ont pas eu de suivi. Aujourd’hui, la culture marseillaise est encore en recherche.

Karen : Il y a quand même une volonté de faire avancer les choses. La ville mise sur le développement touristique, donc elle est obligée d’envisager le développement du secteur de la culture.

Vincent : Pour des structures comme la nôtre, qui continuent à bénéficier du soutien de la ville, ça va. On est à l’équilibre. Au niveau du public, ça c’est aussi développé. Il y a une envie au niveau des acteurs locaux de faire et proposer des choses avec très peu de moyens. Par exemple, on peut l’observer dans l’éclosion de nouveaux ateliers d’illustrateurs. À Marseille, le niveau de vie ne nous prend pas à la gorge, donc ça nous laisse la possibilité de développer des micros propositions.

Votre programmation est-elle autant locale que nationale, voire internationale ?

Vincent : On a toujours essayé d’entrecroiser les propositions. On essaie d’avoir des têtes d’affiche au travers de complicités créées au fil du temps avec les artistes. Ces artistes peuvent aussi bien avoir une visibilité nationale et internationale. Et entremêlé à cela, on amène des propositions plus locales pour animer les ateliers, monter de petites expositions ou développer les éditions. En ce moment il y a une expo de Nathalie du Pasquier qui est une figure du design mondialement connue, et juste après, il y a une expo de Aurélien Débat, un illustrateur marseillais qui est connu dans le milieu, mais dont le public est moins large.

Karen : On essaie d’alterner entre des manifestations plus ambitieuses qui demandent plus de moyens et qui peuvent, par la même occasion, permettre de mettre en lumière des gens plus émergents qui viennent ponctuer la programmation tout au long de l’année. Je pense que c’est l’attente du public, d’avoir une diversité dans la typologie des artistes présentés pour accompagner la diversité des pratiques montrées. On ne veut pas se fermer à ce qui se passe ici. Notre démarche n’aurait pas de sens, sans les artistes locaux.

Vincent : Il y a aussi une forte envie de faire venir des personnes qui ne seraient pas venues à Marseille sans nous. Toute la culture du design graphique, de l’illustration est assez peu représentée ici. On veut porter des gens, des choses plus difficilement accessibles.


Y-a-il un fil rouge dans votre programmation ?

Vincent : L’aspect thématique on l’avait pas mal au début à travers Laterna Magica, mais on s’est rendu compte que c’était parfois une contrainte, que c’était une excuse pour montrer certains travaux et que ça pouvait orienter le regard du visiteur. Aujourd’hui, cette approche thématique on l’a parfois, mais ce n’est pas tellement voulu. Ça vient de manière inconsciente, ça se passe à travers des points de rencontre entre les artistes et les expositions. En ce moment, beaucoup de choses tournent autour du jeu. Au printemps, Ariane Breton-Hourcq, une artiste marseillaise, a travaillé sur un système de jeu en dessin, puis Paul Cox a créé une aire de jeu au cours de l’été. Nathalie du Pasquier, exposée actuellement, peut aussi être lue à travers ce prisme, et l’exposition en deux volets que l’on propose à la fin de l’année « Play » doit s’envisager avec des portes d’entrées multiples. Malgré ces points de concordances, on cherche à rester ouverts, à ne pas enfermer le regard. C’est ce qui nous intéresse plus que la thématique en elle-même. Les artistes qui viennent ici ont souvent carte blanche, ils ont envie de jouer, d’expérimenter, ils sont très généreux dans leur démarche. C’est pas trop notre genre de vouloir imposer des choses. Notre sens de la médiation est de remettre l’art à la portée de chacun. Il suffit de regarder, de s’approprier les choses, d’essayer de les comprendre, et si on ne les comprend pas, c’est pas grave, on peut quand même se faire son propre jugement. Je pense que cette envie de se faire plaisir et de faire plaisir est notre moteur. Elle nous a conduit jusqu’ici.

Comment s’organise votre calendrier ?

Karen : C’est très intuitif mais on essaye d’avoir une forme de régularité pour que les personnes s’y retrouvent. On essaie d’avoir suffisamment de propositions pour être présents et que la porte ne soit pas fermée quand les gens viennent.

Vincent : On garde quand même une forme de souplesse. On n’a pas un nombre d’ateliers précis à respecter. On propose aussi des choses de manière improvisée en rapport avec les évènements qui se passent dans l’actualité. On a toujours la souplesse d’un petit lieu et c’est ce qu’on apprécie.

Que peut-on souhaiter à Fotokino pour les années à venir ?

Vincent : De continuer. On a passé le cap de 2013, on est toujours inscrit dans ce paysage en 2015. Ce qu’on peut nous souhaiter dans le contexte culturel actuel, c’est de continuer ce qu’on a entrepris.

http://www.fotokino.org

Photos : Charles Loyer

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