Guéorgui Narbout, fondateur de l’ADN graphique de l’Ukraine

Tout juste paru, le livre Narbout : de l’imaginaire de Guéorgui Narbout vers une identité ukrainienne de Myroslava Mudrak retrace le parcours et l’œuvre du graphiste ukrainien Guéorgui Narbout. Figure historique de l’identité visuelle ukrainienne, il a inspiré toute une génération d’artistes et son héritage fait partie du patrimoine de son pays natal. Publié aux éditions Rodovid, l’ouvrage partage l’imaginaire de l’artiste et ses inspirations. Il explore la notion de marque en tant que valeur culturelle : comment le travail graphique de Guéorgui Narbout a-t-il contribué à forger une identité et une appartenance ukrainiennes ?

Guéorgui Narbout, vignette annonçant la rubrique Poésie de la revue Mystetstvo (Art), 1919, Kyiv, encre de Chine et plume sur papier, 13,5 cm x 18 cm, Musée national d'art d'Ukraine, Kyiv.
Guéorgui Narbout, vignette annonçant la rubrique Poésie de la revue Mystetstvo (Art), 1919, Kyiv, encre de Chine et plume sur papier, 13,5 cm x 18 cm, Musée national d’art d’Ukraine, Kyiv.


Le parcours créatif de Guéorgui Narbout


Guéorgui Narbout est un graphiste et illustrateur autodidacte né en 1886 à Hloukhiv et créateur de l’identité visuelle de l’État ukrainien. Il a notamment réalisé L’abécédaire ukrainien, mêlant typographie et illustrations au rythme des lettres de l’alphabet. Ancré dans la réalité de son pays, il incorpore des éléments du patrimoine traditionnel et mêle humour, hyperboles et couleurs locales. À une époque où une partie de l’actuelle Ukraine n’était qu’un morceau de l’Empire russe, Guéorgui Narbout a souhaité toucher une jeune génération en perte d’identité. Tout au long de sa carrière, l’artiste n’a cessé de tisser les repères visuels d’une appartenance culturelle à son pays. La monographie Narbout : de l’imaginaire de Guéorgui Narbout vers une identité ukrainienne fait vivre cette contribution unique.

Lors de l’indépendance de l’Ukraine en 1918, l’État fait appel aux services du graphiste pour réaliser le design des billets de banque mais aussi celui des timbres-poste, des papiers à en-tête ou encore des affiches. L’artiste mobilise des éléments emblématiques de la culture ukrainienne comme le Cosaque, héritage d’une lutte séculaire pour l’indépendance, ou encore une gerbe de blé, référence à une population majoritairement agraire. Lors de la période bolchévique (1919-1920), Guéorgui Narbout réalise de nombreux graphismes adaptés aux exigences de l’idéologie imposée. Les cheminées d’usines se marient aux gravures médiévales et calligraphies slaves anciennes, ses inspirations premières. Si Guéorgui Narbout meurt à 34 ans en 1920, il inspire toute une génération d’artistes ukrainiens, comme Marko Kyrnarsky et Lès Lozovsky dont il a été le mentor.

Guéorgui Narbout, dessin du nouveau billet de 100 hryvnias (verso), 1918, 17,5 x 11,5 cm, archives et collection de Sergui Bilokine, Kyiv.
Guéorgui Narbout, dessin du nouveau billet de 100 hryvnias (verso), 1918, 17,5 x 11,5 cm, archives et collection de Sergui Bilokine, Kyiv.


Des inspirations graphiques au service d’un style ukrainien


Les inspirations graphiques de Guéorgui Narbout sont multiples, mais toujours ancrées dans l’histoire socio-politique de son pays. Il fait appel à des éléments de l’artisanat, de l’art textile, du livre calligraphié ou encore du mobilier. Il s’appuie aussi sur les arts héraldiques qui ont trait aux blasons et armoiries de l’Ukraine médiévale. Le baroque cosaque, un style architectural qui s’est répandu en Ukraine aux XVIIe et XVIIIe siècles est une autre de ses sources d’inspiration. Ornements, motifs de fleurs sur textile : le patrimoine traditionnel est au coeur du travail du graphiste. Guéorgui Narbout a en effet pour objectif d’illustrer la société ukrainienne dans son ensemble. Il mobilise la culture populaire et utilise des symboles binaires aisément identifiables et inclusifs : hommes et femmes, ruraux et urbains…


Guéorgui Narbout, fondateur de l’image de marque de l’Ukraine ?


Ces différents éléments ont participé à forger l’identité visuelle ukrainienne. L’autrice de l’ouvrage Narbout : de l’imaginaire de Guéorgui Narbout vers une identité ukrainienne, Myroslava Mudrak, parle même d’identité de marque. Si en France le terme de marque résonne avec celui de marketing ou produit, en Ukraine la création de marque est plus proche de l’acte culturel. Dans un pays désigné à l’époque de l’Empire la « Petite Russie » et marqué par l’emprise Russe, le processus de réappropriation passe aussi par le développement d’une identité visuelle puisant dans les sources mêmes de l’histoire ukrainienne. « [Les] intérêts [de Guéorgui Narbout] et ses recherches sur la culture cosaque, la généalogie de la noblesse cosaque, l’art et l’architecture de l’époque […] lui ont permis de codifier un style puisé dans ces sources, frais et libre, représentant l’essence d’une esthétique ukrainienne et, par extension, d’une identité ukrainienne. Il ne s’agissait pas d’une invention, mais plutôt d’une cristallisation des valeurs clés qui, aujourd’hui encore, défnissent le caractère sociopolitique et artistique de l’« ukrainité » – ce que le terme malheureux de « petit-russien » n’a jamais pu transmettre. » affirme Myroslava Mudrak.

Vue du livre "Narbout : de l’imaginaire de Guéorgui Narbout vers une identité ukrainienne" de Myroslava Mudrak.
Narbout : de l’imaginaire de Guéorgui Narbout vers une identité ukrainienne de Myroslava Mudrak.


La docteure en histoire des arts, spécialisée en art ukrainien et des avant-gardes, montre ainsi que Guéorgui Narbout a participé à renforcer un sentiment d’appartenance et à affirmer la valeur culturelle de l’Ukraine en tant que telle. « L’image de marque n’est pas un concept statique. Elle requiert une différence créative, tout autant qu’une cohérence du message. Narbout a intégré cette idée dans tous les aspects de sa conception. À travers de nombreuses formes d’imagerie visuelle et de production, son message est toujours direct, simple, clair et sans confusion, tout en promouvant les associations favorables et le caractère distinctif, à l’image de ce que les Français appelleraient « l’empreinte » – une empreinte qui permet une association centrale indubitable avec tout ce qui est ukrainien. » précise-t-elle.


Guéorgui Narbout aujourd’hui, valorisation de son œuvre et influence dans le design contemporain


L’ouvrage Narbout : de l’imaginaire de Guéorgui Narbout vers une identité ukrainienne fait partie d’un projet plus large, ADN de l’Ukraine : l’art du design graphique par Narboutorganisé par les éditions Rodovid et le Centre Anne de Kyiv avec le soutien de l’Ambassade d’Ukraine en France et de la Fondation culturelle ukrainienne. Un projet dédié à la valorisation de l’œuvre du créateur de l’identité graphique de l’État ukrainien. Cette année 2021 marque en effet les trente ans de l’indépendance de l’Ukraine.

Aujourd’hui, le travail de Guéorgui Narbout résonne avec celui de jeunes graphistes, invités notamment aux expositions ADN de l’Ukraine : Narbout, invention et postérité, parties prenantes du projet. Les trois expositions se déroulent à Paris du 30 septembre au 7 octobre au Centre culturel d’Ukraine en France, à Bordeaux du 5 au 12 octobre à la Maison Joumana et enfin à Senlis du 15 au 22 octobre au Centre Anne de Kyiv. Une table ronde avec la docteure Myroslava Mudrak, autrice de l’ouvrage, et Michel Wlassikoff, auteur d’Histoire du graphisme en France, a lieu le 2 octobre à 15h au Centre culturel d’Ukraine en France. Elle sera consacrée à Guéorgui Narbout et aux graphistes de l’Europe de l’Est tels que Cassandre, Brodovitch, Gontcharova, mais aussi Alphonse Mucha.

Guéorgui Narbout, dessin pour la couverture de la revue Mystetstvo (« Art »), n°1 1920, Kyiv, encre de Chine et gouache sur papier, 31,6 x 22,7 cm. Musée national d'art d'Ukraine, Kyiv.
Guéorgui Narbout, dessin pour la couverture de la revue Mystetstvo (« Art »), n°1 1920, Kyiv, encre de Chine et gouache sur papier, 31,6 x 22,7 cm. Musée national d’art d’Ukraine, Kyiv.
Guéorgui Narbout, dessin pour la couverture de la revue Mystetstvo (Art), 1920, Kyiv, archives et collection de Sergui Bilokine, Kyiv.
Guéorgui Narbout, dessin pour la couverture de la revue Mystetstvo (Art), 1920, Kyiv, archives et collection de Sergui Bilokine, Kyiv.
Guéorgui Narbout, couverture du projet des grandes armoiries de l'État ukrainien, 1918, gouache sur papier, dorure, 35x25 cm, Musée national d'art d'Ukraine, Kyiv
Guéorgui Narbout, couverture du projet des grandes armoiries de l’État ukrainien, 1918, gouache sur papier, dorure, 35×25 cm, Musée national d’art d’Ukraine, Kyiv
Guéorgui Narbout, projet de la lettre « A » pour l’Abécédaire ukrainien, 1917, encre de Chine et plume sur papier, 41,5 x 30,7 cm, Musée national d'art d'Ukraine, Kyiv.
Guéorgui Narbout, projet de la lettre « A » pour l’Abécédaire ukrainien, 1917, encre de Chine et plume sur papier, 41,5 x 30,7 cm, Musée national d’art d’Ukraine, Kyiv.
Affiche de Dmytro Kifuliak faisant partie de l'exposition "ADN de l’Ukraine : Narbout, invention et postérité".
Affiche de Dmytro Kifuliak faisant partie de l’exposition « ADN de l’Ukraine : Narbout, invention et postérité ».
Affiche de Marie Arnaud Meyer, France, faisant partie de l'exposition ADN de l’Ukraine : Narbout, invention et postérité.
Affiche de Marie Arnaud Meyer, France, faisant partie de l’exposition « ADN de l’Ukraine : Narbout, invention et postérité ».

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