Jean-Baptiste Levée « Le leadership artistique vient des petits acteurs indépendants »

Créateur de caractères et de la fonderie typographique Production Type, Jean-Baptiste Levée est aujourd’hui une référence sur la scène typographique française. En novembre dernier, le typographe s’exprimait sur la protection des polices de caractère et du droit d’auteur dans un Webcast organisé par Jean-Michel Laurent, le représentant France d’Extensis. Dans le cadre de notre partenariat avec la marque à l’origine de l’outil de gestion de police Suitcase Fusion, nous avons pénétré l’antre de la fonderie qui fêtera ses trois ans en avril prochain.

Peux-tu nous parler des derniers projets de Production Type ?
Nous venons de sortir le Spectral, un caractère à empattement destiné à une lecture sur écran qui nous a été commandé par Google Font. Le projet intervient à un moment où le directeur de la création de Google Font cherchait à remettre à plat la librairie de typographies, en étant plus sélectif dans le catalogue. J’ai fait constater qu’il manquait un caractère de performance pour la lecture à l’écran, plus littéraire et immersif que le Roboto. Le Spectral était destiné à devenir le caractère par défaut dans Google docs. Le caractère est placé sous Open Font License. Il est donc gratuit et Open Source.

Spectral est aussi devenue la première typographie paramétrique de Google. Nous avons développé cette version avec notre société sœur Prototypo, pour permettre aux utilisateurs de personnaliser une version unique de leur fonte.

Longtemps décrié dans le milieu, Google Font fait aujourd’hui appel à vous pour ses projets. Comment expliques-tu cette évolution ?
Les débuts de Google Font ont contribué à la paupérisation du métier et du regard porté sur le design. Ils entretenaient l’idée que les alphabets avaient une valeur dérisoire et qu’il n’y avait pas le besoin d’éduquer le regard du public. Ils ont finalement compris les enjeux. Ils se sont repositionnés en tirant leur offre par le haut. Ils ont restreint leur nombre de commandes et s’adossent à des indépendants, qui travaillent correctement. Cela leur a permis de gagner le respect des professionnels du milieu et de faire monter en gamme la qualité de leur catalogue.

Comment s’organise l’industrie typographique aujourd’hui ?
Il y a une double-tendance de concentration et d’éparpillement liée aux tailles des structures. De grands groupes hégémoniques parviennent à consolider leur position financière mais ils ont du mal à garder leur leadership artistique. De l’autre côté, une kyrielle d’indépendants font un travail de pointe et sont observés par les studios de design, eux même observés par les agences et les annonceurs. En résulte une pyramide de la créativité, où les meilleurs projets viennent de jeunes diplômés, révélés par les plus gros acteurs.

Quelle étape prend le plus de temps dans dans le processus de création d’une police de caractère ?
Quand j’étais étudiant, mon professeur Franck Jalleau disait qu’il fallait 10 ans pour être un bon créateur de caractères. Dessiner des caractères c’est facile, c’est comme dessiner une nature morte. En un an et demi, on amorce une formation en dessin de caractères. La conception de caractères en revanche nécessite l’alliance d’une vision artistique et d’un savoir-faire qui requiert du temps et une certaine maturité.

Comment fonctionne la fonderie par rapport à une agence de design ?
On est plus proche des designers produits que des designers graphiques. On créé des prototypes on manufacture des objets-logiciel et les commercialise au grand public. Les milieux du graphisme et de la typographie sont mariés de force car l’un est le pendant de l’autre sur la chaîne graphique. Pourtant on est aux antipodes du schéma économique et de la conceptualisation du graphisme. On est dans le retail. Le seul point commun avec le graphisme est notre expertise.

Notre rapport au marketing est également différent de celui des graphistes. Production Type est une entreprise avec une identité visuelle, une prise de parole. Notre objectif est d’influencer sur le paysage visuel et de faire en sorte que ce qui nous entoure soit un peu moins moche, un peu plus agréable à lire, et ce, notamment à travers nos formes et donc à travers la vente de nos produits.

La fonderie s’autofinance grâce à nos productions et nos ventes de licence. Les projets de commande deviennent progressivement la cerise sur le gâteau et non pas le nerf de la guerre.

Quelles sont les problématiques de vos clients ?

Nos clients viennent parfois avec une demande technique précise qui répond à un souci d’économie de place ou de coût. De plus en plus d’interlocuteurs sont sensibles à l’innovation par le design et à la protection de leur actif de marque. Cela passe aussi par un alphabet propriétaire exclusif, qu’il s’agisse simplement d’un logo ou d’un programme typographique complet. Notre travail leur permet de rendre plus visible leur territoire de marque, tout en gardant une longueur d’avance sur la concurrence et la contrefaçon.

Sur le projet Renault par exemple, il fallait créer des lettres esthétiques qui reflétaient la lumière et dont le dessin permettrait de révéler correctement chaque nom sur chaque modèle de voiture tout en portant une certaine idée du design de la marque. Ils avaient également besoin de moules pour fondre les lettres qui puissent leur durer plusieurs dizaines d’années et leur permettre de faire des économies.

Pourquoi viennent-ils vous voir ?

L’architecte Marc Barani, lors de sa conférence à l’AGI expliquait l’importance de naviguer entre l’héritage et l’hérésie. C’est ce que l’on essaye de faire à Production Type. Nous n’avons pas une vision patrimoniale du design, pourtant nos créations ne sont pas non plus hors sol. On a un regard grand ouvert sur ce qu’il faut faire maintenant et ce qu’il faudra faire demain, en s’appuyant fermement sur un héritage et une culture. On essaye de faire des caractères contemporains et fonctionnels avec un angle d’attaque qui les rend reconnaissables.

Jose Mendoza dit que les caractères doivent être le résultat d’une « tension entre rigueur et sensibilité ». On essaye d’être à la fois archi rigoureux et archi sensibles sans trop glisser vers l’un ou l’autre. Si on est trop rigoureux en typographie, on fait des caractères secs et fades. Lorsque l’on est dans l’affect le caractère est inutilisable car trop décoratif. Il faut des caractères versatiles. Mon crédo est de faire des caractères utiles. Je ne veux pas faire de la typographie pour les typographes, mais je milite pour la typographie comme objet de design pour les designers.

Quelles valeurs portez-vous à travers votre travail à la fonderie.

Les valeurs de la fonderie se retrouvent sur le catalogue. On essaye de porter des projets de designers émergents. Yoann Minet de Bureau Brut dont nous lançons le nouvel alphabet fin septembre par exemple. On sortira bientôt la première typo commerciale d’Alaric Garnier qui vient du graphisme, de l’édition de livre, mais qui a également fait de la peinture en lettre. Il est passé d’expert en design à artisan et pivote de nouveau aujourd’hui en proposant un caractère disponible à la vente, sous forme de licence. On met un point d’honneur à chercher des alphabets de pointe, créés par des typographes de pointe.

J’insiste sur la nécessité d’acheter des caractères de designers vivant plutôt que de contribuer à financer une entreprise qui vie sur la pile de propriété intellectuelle sans avoir besoin de renouveler le paysage visuel actuel. Il y a une concentration de la propriété intellectuelle en typographie qui est dangereuse. D’autant que ces entreprises ne bénéficient pas à des designers vivants.

Propos recueillis par Astrid Fedel, photographie par Charles Loyer

Suitcase Fusion développé par Extensis est un outil professionnel qui permet d’organiser vos polices sur par projets, par client ou selon le critère de votre choix que vous travaillez sous Mac Os ou en équipe surun serveur. L’aperçu permet d’identifier rapidement la police la plus adéquate pour vos projets.

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