Jean-Michel Tixier : humour, ironie & ligne claire

Le début d’année 2016 nous a réservé une petite surprise : l’illustrateur Jean-Michel Tixier expose tout le mois de janvier chez Colette. Il y présente une sélection d’illustrations, en tirages signés et numérotés, de son travail pour M, le magazine du Monde.

À l’inverse d’autres illustrateurs, Jean-Michel Tixier est plutôt discret sur la toile et limite sa présence sur les réseaux sociaux, pour autant, cela n’a pas empêché son travail de se faire remarquer aux quatre coins du monde. L’humour et l’ironie qu’il met en œuvre, conjugués à une excellente maitrise de la ligne claire, font aujourd’hui, du Parisien, un des plus talentueux de sa génération. Autour d’un café, nous avons pu découvrir qui se cache derrière ces personnages décalés.

Suivre Jean-Michel Tixier
Portfolio : http://bit.ly/1OA8VlT
Page de l’expo : http://bit.ly/1PKoZAK
Behance : http://www.behance.net/jmtixier

Peux-tu te présenter ?
Je m’appelle Jean-Michel Tixier, je suis arrivé à Paris en 1998 et depuis cette époque je suis illustrateur indépendant. Je suis aussi autodidacte, puisque je ne suis pas passé par une école de graphisme ou d’illustration. J’ai commencé en me constituant un réseau. Au début en travaillant avec des amis, puis, petit à petit, j’ai atterri dans des labels de musique indépendants.
Mes débuts dans ce domaine, je les ai fait au lancement de Records Makers, ce qui m’a permis de participer à la création de pochettes pour des musiciens comme Sébastien Tellier ou Air. Avec ce travail j’ai progressivement été contacté par d’autres labels ou majors. Les 4 ans qui ont suivi ont quasiment été consacrés entièrement à cette activité, mais parfois, parallèlement, j’ai aussi pu bosser pour des restaurants connus de Paris. Ces différentes activités m’ont permis de me constituer un réseau plutôt étendu.

Qu’est-ce-qui t’a amené à faire de l’illustration ?
Au début quand je suis arrivé à Paris, j’étais plutôt attiré par le graphisme, mais j’ai très vite vu mes limites par rapport à la discipline. Je ne suis pas un très bon graphiste et ça m’a assez vite ennuyé. Aujourd’hui je me limite donc à ne faire que du dessin et la partie graphique, je ne la prends pas du tout. Quand on me demande de faire une mise en pages, un texte, je galère vraiment. Pour te dire, j’ai plus de mal à trouver une typo qu’à effectuer un dessin complexe.
Alors pour résumer, ce qui m’a amené à l’illustration, c’est surtout le fait de baigner dedans depuis que je suis petit. J’ai notamment une passion pour la BD que je nourris depuis le plus jeune âge.

Tes illustrations appartiennent à la ligne claire ? Quelles sont tes influences et qu’est-ce-que ce type de dessin apporte selon toi ?
La ligne claire est une manière de dessiner que j’ai toujours aimée, en revanche, l’utiliser dans mon boulot est venu sur le tard. C’est quelque chose d’inconscient qui s’est réveillé.
En termes de dessin, la ligne claire, c’est pour moi l’accessibilité, ça parle à tout le monde, la lecture est immédiate. Avec le temps la ligne claire s’est aussi imposée comme un véritable mouvement artistique, un langage graphique qui répond à des codes précis, auxquels j’adhère particulièrement. Je trouve que c’est un style intemporel et à la fois complexe. On dit souvent que les choses en apparence les plus simples sont les plus compliquées. C’est exactement ça avec la ligne claire, il y a énormément de contraintes, la moindre erreur se voit. D’ailleurs dans mes dessins, même si je suis satisfait au début, après coup, la simplicité du dessin me fait voir que des erreurs.

Pour les influences, elles sont classiques. Il y a toute l’école Belge d’Hergé et de Jacobs, autant au niveau du dessin qu’au niveau du découpage : la narration en un seul dessin avec plusieurs niveaux de lecture différents.
Il y a aussi toute l’école nordique, hollandaise, des artistes comme Joost Swarte qui ont continué avec la ligne claire mais l’ont élevée à un niveau plus adulte.
Je pourrais citer Serge Clerc, Yves Chaland également, un français considéré comme le digne successeur d’Hergé. Son propos était un peu plus adulte également, est un peu érotique mais très marrant. C’est ce que j’essaie de faire aujourd’hui, un dessin qui emprunte à des codes enfantins, mais avec un esprit adulte. Je pense que c’est ça qui plaît et qui fait rire dans mon boulot.

Quelle différence entre le milieu des labels et l’éditorial ?
Il y a l’égo de l’artiste en moins. Quand tu fais une pochette, c’est normal, mais il y a l’intention de l’artiste qui fait l’album, il y a aussi le DA du label souvent, à prendre en compte, donc forcément pour l’illustrateur, il y a moins de liberté. On est plus proche d’un travail que l’on peut faire avec une agence de publicité. Ça m’allait très bien au début, mais plus j’ai fait des pochettes pour des majors plus mon intérêt a diminué.
Avec la presse, à l’inverse, j’ai une liberté totale. Que cela soit en France ou à l’étranger, avec le NY Times ou autre, je n’ai jamais eu affaire à quelqu’un qui m’a dit “non”. Ça ne veut pas dire qu’on ne me congratule non plus. On prend juste ton travail tel qu’il est.

Quand tu reçois une commande éditoriale, y a-t-il un dialogue particulier avec l’équipe de la publication ?
Oui, généralement c’est soit avec le rédacteur en chef soit avec le DA du magazine. Il m’envoie un texte, un titre ou une référence et me dit “j’aimerais faire ça mais si tu as une autre idée, tu es libre de faire ce que tu veux”. Je commence mon travail à partir de là. Je croise les doigts mais pour le moment ça c’est toujours bien passé au niveau des relations avec les équipes, même si l’illustration n’était pas super à chaque coup.

Comment tu interprètes un sujet ? As-tu une méthode de travail ?
Généralement je pars du titre ou d’un mot, et je m’en éloigne librement pour à la fin retomber sur mes pattes, recoller au thème de l’article ou du dossier en ajoutant à l’illustration un petit élément, un détail qui va recréer le lien avec le sujet. Mais c’est rare que le dessin soit totalement lié à l’article.

Dans mes dessins il y a aussi une certaine continuité. On retrouve souvent des personnages qui sont un peu victimes d’une situation. Comme si on les avait mis à un endroit ou un autre sans leur demander leur avis. Si on regarde bien, ils ont toujours la même expression : un peu surpris, ils ont l’air de se faire “chier” et c’est ça qui me fait rire.

“Je préfère un dessin moins beau, mais qui a plus de fond.”

Penses-tu qu’il y ait une définition d’une illustration de presse réussie ?
Pas forcément… Les dessins qui vont répondre littéralement à un sujet de presse, m’intéressent pas beaucoup par exemple. Je pense que l’illustrateur doit apporter un regard différent. Si c’est pour remplacer une photo, ça ne sert pas à grand chose d’intervenir.
Je préfère un dessin moins beau, mais qui a plus de fond où il y a une vraie idée.
C’est ce que j’essaie de poursuivre dans mon travail. Je ne me considère pas comme un très bon dessinateur, je sais que techniquement je suis limité. En revanche, je passe du temps à chercher l’idée, le détail, le fond, un truc drôle poétique ou parfois triste, plus que de la perfection du dessin en lui-même.

Souvent les illustrations plutôt minimalistes se font en déconstruisant l’image. Est-ce que c’est comme ça que tu procèdes ?
En général je commence en me laissant aller mécaniquement, comme si j’étais un robot pour obtenir un personnage marqué par une position particulière. J’essaie au départ de me laisser guider au maximum par mon subconscient et une fois que j’ai cette silhouette, je l’habille, change sa tête, varie les coupes de cheveux. Je peux bricoler, construire et déconstruire l’image pendant une journée entière, pour aboutir à ce que je pense être le mieux.

Pourquoi ce gimmick du personnage sans décor ?
Ça fait aussi partie des choses qui se construisent naturellement. Pour moi l’important est de me concentrer sur un personnage ou deux et ce qu’ils peuvent exprimer à travers leur attitude. Que la scène se passe dans un salon ou une cuisine, ça m’est un peu égal.
Il y a aussi un côté graphique que j’essaie de conserver. Pour évoquer un lieu, il suffit parfois d’un simple détail. Une lampe, une chaise, une théière sur une petite table, peut éclairer sur le contexte spatiale. Aller au plus simple, à l’essentiel, plutôt que vers des environnements complexes, créé une situation un peu hors du temps. Rien n’est figé et c’est ce que j’apprécie.

Depuis un an tu collabores avec M, le magazine du Monde ? Peux-tu nous raconter comment a commencé cette entente.
Le projet du monde est arrivé via mon agent. J’ai oublié d’en parler avant, mais à l’époque où je faisais des pochettes, j’ai rencontré Édouard de Talkie Walkie. Il est mon agent depuis maintenant 8 ou 9 ans et m’a permis de beaucoup évoluer, il m’a poussé à faire de nouvelles choses, à aller voir de nouvelles personnes vers qui je ne serais peut-être pas allé, à réaliser certains boulots.
Donc, il y a un an et demi, il m’a proposé de faire un dessin pour le Monde, c’était un one shot, pour un remplacement. Le dessin a beaucoup plu et quand ils ont cherché un nouvel illustrateur 6 mois plus tard, ils m’ont proposé le job. Une carte blanche, pleine page, toutes les semaines, je ne pouvais pas refuser.
En plus de cela, j’ai rencontré Éric le directeur de création. Notre rendez-vous informel s’est transformé en une discussion de 4 heures. On s’est hyper bien entendu, ce qui m’a tout de suite mis à l’aise. J’étais donc super en confiance et depuis toutes les semaines c’est un réel plaisir de leur envoyer des dessins.


Ton travail pour M, le magazine du Monde est aujourd’hui exposé chez Colette. Ta contribution à la rubrique Ligne de Mire est présentée comme un espace à travers lequel “il réagit aux actualités culturelles et aux tendances.”
Qu’est ce qui te fait réagir et comment tu prends l’actualité à ton compte ?

Pour le Monde, j’ai des contraintes, parce que l’actualité politique, économique et religieuse, je ne peux pas y toucher. Mais ça me va très bien, car sinon je me retrouverais à faire une sorte de déclinaison du dessin de presse, et ça c’est pas mon boulot. Avec, M le Magazine, on est vraiment sur une thématique “culture-loisirs” alors l’idée peut me venir de n’importe où. Souvent, je la trouve en parlant. Au bureau on est 10 indépendants, je consulte mes amis, je regarde de quoi ils parlent et à partir d’un mot ou une situation qui va me faire rire, je vais essayer de l’intégrer ou non dans le thème que le Monde m’a donné. Par exemple pour le thème Jardin, j’avais fait des personnages en costume buisson qui étaient entrain de s’arroser avec les pieds plantés dans un pot. J’étais parti dans un truc totalement en dehors du thème, en rapport avec une expo du moment, et ce n’est que à la fin que j’ai rajouté le costume qui raccroche à l’univers du jardin. L’info, je la discute, je l’intercepte autour de moi et à vrai dire quand j’essaie de la trouver tout seul en écoutant la radio, je n’y arrive pas.

Le fait de passer ce travail éditorial en expo a t-il demandé un effort particulier ?
En fait, comme les contributions hebdomadaires marchaient plutôt bien, ça nous a vite paru évident, avec Édouard et Éric, de compiler ce travail pour en faire un bouquin. Éric, est un type d’action et n’a pas pas laissé trainer l’affaire. On a donc réalisé l’objet éditorial à la fin de l’année. De là est né le projet de faire une exposition. On a fait une liste des endroits qui pouvaient correspondre. Colette est un lieu où il y a une librairie, un espace d’accrochage et des visiteurs internationaux. C’était donc parfait.

Propos recuillis par Charles Loyer

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