Kinégraphe Hélène Gervois étapes

« Kinégraphe », un système de notation pour la danse urbaine

Décerné en partenariat avec étapes: à l’occasion de son numéro 252 spécial diplômes, le prix Adobe Jeunes Talents soutient les jeunes designers dès le début de leur parcours. L’étudiante de l’ESAD Amiens, Hélène Gervois, s’est ainsi démarquée avec Kinégraphe, un système graphique au service de la transmission de la danse urbaine. étapes: s’est entretenu avec elle afin d’en savoir plus ce système ambitieux car essentiel.

Un contenu à retrouver dans le #252 d’étapes spécial diplômes d’écoles d’art et de design.


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Kinégraphe Hélène Gervois étapes

Qu’est-ce qui vous a poussé à développer un projet comme « Kinégraphe » ?

À travers ma pratique de danseuse, je me suis rendue compte que les chorégraphes étaient souvent confrontés à des problèmes de mémorisation et de conservation de leur propre travail. Une amie avait même un carnet dédié dans lequel elle écrivait ses idées sous forme de schémas (des bonhommes bâton) et de petites légendes. Elle l’utilisait lorsque qu’elle avait des idées dans des endroits où elle ne pouvait pas danser ni se filmer pour garder une trace.

Malheureusement cette technique avait ses limites et très souvent elle n’arrivait plus à relire correctement les mouvements qu’elle avait voulu décrire. Je lui ai d’abord dit en plaisantant que je pouvais essayer de créer un système adapté à ses besoins. Je me suis rapidement prise au jeu et plus je faisais de recherches de terrain pour évaluer les besoins spécifiques de la danse urbaine, plus j’ai réalisé qu’un outil de ce type pouvait être utile aux chorégraphes comme aux danseurs.

Kinégraphe Hélène Gervois étapes
exemple de partition


Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionne « Kinégraphe » ?

Le Kinégraphe prend la forme d’une partition qui se lit du bas vers le haut. Elle est fragmentée en sections dédiée à des parties du corps distinctes (pieds, genoux, hanches, buste, épaule, bras, mains, tête). De cette manière il est possible de lire indépendamment les informations relatives à une seule partie du corps. Les signes sont pensés comme des pictogrammes : bien que simplifiés pour être écrit rapidement, ils rappellent toujours la partie du corps qu’ils représentent pour rendre la mémorisation et l’apprentissage du système plus rapides et évidents.

Écrire le mouvement est complexe à cause du nombre important d’informations à indiquer en même temps. J’ai donc dû décomposer chaque élément et l’isoler. Pour la ligne des pieds par exemple, il est nécessaire de savoir de quel pied il s’agit, de quel type d’appuis (pied au sol, levé, sur la pointe, le talon etc.), de sa direction et l’associer à un type de mouvement – sachant que chaque mouvement a également une direction propre, on peut avoir un pied qui pointe vers la droite tout en faisant un pas vers la gauche.

Toutes ces informations sont réparties selon trois visualisations : la position du signe dans la partition, sa forme et sa direction et le mouvement qui y est associé (ainsi que sa taille et sa direction). C’est une sorte de Tetris avec des informations emboîtées, qui au premier abord semble très complexe, mais qui une fois les bases intégrées, est assez fluide. Afin d’avoir un résultat aussi intuitif que possible, toute cette étape de condensation des informations a été faite grâce à des allers-retours constants avec les danseurs qui m’ont accompagnée dans le projet. La danseuse qui m‘a aidée pour ma présentation de diplôme a ainsi pu utiliser le Kinégraphe après seulement une heure de cours à la terrasse d’un café… Toutes les décompositions étant pensées pour la danse urbaine, c’est le système qui s’adapte aux danseurs et non l’inverse.

Kinégraphe Hélène Gervois étapes

Quelles spécificités de la danse urbaine ont été les plus complexes à intégrer à votre système ?

J’ai presque envie de dire qu’elles étaient toutes aussi dures les unes que les autres… Mais la principale est pour moi le fait que les danseurs pensent leurs mouvements en dissociant chaque partie du corps, tout en les réalisant de façon simultanée et parfois à des rythmes différents. C’est cette caractéristique qui a façonné le système et qui lui a donné sa forme. Certaines spécificités comme par exemple l’attitude du danseur ou son « flow », ont été éludées car elles sont bien plus faciles à voir en vidéo. Dans le cas d’une utilisation du Kinégraphe indépendante à la vidéo, nous avons tendance à écrire ce type d’informations en dehors de la partition, exactement comme dans une partition de musique lorsqu’il est noté « piano » ou « staccato ».

Les systèmes alternatifs d’écriture, notamment dans la danse et la musique, ont toujours intéressé et inspiré les compositeurs, chorégraphes et graphistes pratiquant ces disciplines. Ainsi, quelles ont été vos références, vos points d’appui conceptuels ou théoriques pour réaliser ce projet ?

A l’origine du projet, je ne comptais pas inventer un nouveau système, mais seulement adapter à la danse urbaine ceux qui existaient déjà. J’ai donc commencé par apprendre les bases des systèmes Laban, Benesh et Conté qui sont les plus évolués et utilisés à ce jour mais qui sont pensés pour la danse moderne et contemporaine. Voyant que l’impossibilité de les adapter venait plus de leur structure que de leurs signes, j’ai abandonné l’idée de les utiliser tels quels. Mais j’ai tout de même fait une analyse de chacun d’entre eux pour comprendre comment ils répondaient à des problématiques précises auxquelles j’allais aussi être confrontée.


Mon école, l’ESAD Amiens, soutient depuis plusieurs années un gros projet d’écriture de la langue des signes, Gestual Script, et plus précisément le système Typannot. Un des acteurs principaux, Patrick Doan, ayant été mon professeur référent, j’ai évidemment été très inspirée par leur travail. Quand je me suis retrouvée confrontée aux problèmes spécifiques liés à l’écriture des bras et des mains, il m’a permis d’utiliser leurs propres recherches. Les buts de nos projets étant bien différents, j’ai dû y apporter des modifications, mais cela m’a tout de même évité quelques galères.
Je me suis aussi appuyée sur le travail d’Adrien Contesse, qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions sur son Vocal Grammatics, un système d’écriture du beat box basé sur la décomposition du son en fonction de paramètres physiques précis. Il y avait également dans mes références le travail de Camille Trimardeau sur la gymnastique et plus largement, toutes les expérimentations graphiques des compositeurs comme John Cage, Earle Brown, Cornelius Cardew… Même si finalement c’est la recherche de la plus grande fonctionnalité qui a orienté mes choix graphiques, c’était une base visuelle non négligeable dans mon processus de travail.

exemple de notation Laban


Comment avez-vous pensé la complémentarité entre votre système et la vidéo ?

Les danseurs utilisent la vidéo pour conserver et partager leurs créations et j’ai pendant un moment pensé que c’était suffisant. Mais la vidéo, utilisée comme outil de conservation, pose de nombreux problèmes : le point de vue est fixe et externe au danseur (on ne perçoit donc pas la totalité du mouvement), on dépend du danseur référent, qui peut faire des erreurs, modifier des mouvements involontairement, ne pas les réaliser de façon très « lisible »… J’ai moi-même essayé plusieurs fois d’apprendre des chorégraphies sur vidéo avant de finalement les apprendre auprès de leur créateur… Comprendre la logique et l’intention d’un mouvement est nécessaire pour les réaliser tels que le chorégraphe les a pensés. Ceci étant dit, la vidéo a beaucoup d’avantages, il me fallait donc créer un système graphique qui lui soit complémentaire et comble ses lacunes. Idéalement les deux outils fonctionnent ensemble afin de fournir la totalité des informations nécessaires à la bonne compréhension du mouvement. L’idée d’une application numérique en plus de la version manuscrite du système découle de ce constat.

Kinégraphe Hélène Gervois étapes
Kinégraphe Hélène Gervois étapes

Quels logiciels Adobe avez-vous utilisés et pour quelles parties de votre projet ? En quoi ceux-ci ont été importants ?

Les logiciels Adobe m’ont été utiles dans la deuxième phase de mon projet, dès que l’idée d’une application numérique est apparue. Jusqu’alors, le système était manuscrit. Il a donc fallu créer son équivalent numérique, en vectorisant les éléments du système. J’ai travaillé presque exclusivement sur Illustrator à ce moment-là. Je pense avoir une dizaine de design possibles pour chaque signe, ainsi que leurs variations. La rapidité de travail que m’ont alors apporté les outils d’Illustrator m’a permis de gagner un temps précieux. D’autant plus que j’ai tendance à travailler d’abord sur papier. La vectorisation m’a permis de préciser mes formes, vecteur par vecteur et point par point. Je me suis tournée vers Indesign pour toutes les étapes de la conception du manuel d’apprentissage et de sa mise en page. La fluidité entre les deux logiciels a été la bienvenue quand il a fallu intégrer tous les signes préalablement vectorisés !

Kinégraphe Hélène Gervois étapes

« Kinégraphe » a également vocation à archiver et transmettre des chorégraphies. Pouvez-vous nous expliquer cette partie du projet ?

Évidemment le projet ne s’arrêtait pas une fois le système créé, il fallait un moyen de le diffuser aux danseurs, pour leur permettre de l’apprendre et de se l’approprier. Un manuel d’apprentissage a alors vu le jour. Il présente de manière claire et didactique tous les signes, leurs variations et leurs compléments. Chaque double page correspond à une ligne du système, soit une partie du corps, et ne sont pas reliées entre elles mais simplement maintenu par un élastique. De cette manière les danseurs peuvent désolidariser les sections qu’ils souhaitent pour les poser dans leur salle de danse et les avoir sous les yeux pendant la création.

Comme dit précédemment, le système et la vidéo permettent chacun de conserver des paramètres différents du mouvement et bien que le Kinégraphe soit utilisable indépendamment, l’idée d’une plateforme permettant de lier les deux a rapidement émergé. J’ai donc pensé et réalisé la structure d’une application tablette où chaque danseur peut noter ses mouvements et importer une vidéo correspondante. Les deux sont donc visibles simultanément. Cette application permet également d’avoir une bibliothèque personnelle de chorégraphie et une archive des mouvements.

Ce dernier point va dans la logique d’une conservation plus globale de la danse urbaine car si on peut archiver un mouvement que l’on vient de créer pour le réutiliser plus facilement dans d’autres chorégraphies, il est également possible d’archiver des « bases », soit des mouvements fixes, propres à chaque style de danse urbaine, que les danseurs se transmettent. Cela constituerait en quelque sorte une base de données des mouvements, une manière de répondre à l’inquiétude grandissante qui accompagne la disparition progressive des créateurs de ces mouvements. La danse urbaine dans sa globalité est jeune et il est encore possible de discuter avec des pionniers, mais d’ici une dizaine d’année cela va commencer à se compliquer. Une archive pour ne pas perdre nos racines serait la bienvenue.

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