L’utilité du designer (?)

Vous en doutez ? Synonyme d’ouroboros, cette interrogation habite le designer et théoricien Gauthier Roussilhe ; démonstration dans son documentaire très complet « Ethics for Design ».

Des sujets sur le design il y en eut ; « La qualité pour tous » au temps du Bauhaus, « Le design, objet personnalisable » qui vit de beaux jours depuis les années 90, ou « Tous designers ? » sempiternelle leitmotiv, encore proprement chanté lors d’une conférence de la Design Week. Les cinquante minutes du documentaire « Ethics for design », dont le fil rouge est l’éthique, font naturellement référence à Bruno Latour, philosophe, qui se penche sur la question depuis un certain temps.

2010. Lors d’une conférence avec Marc Jarzombek, Bruno Latour expose sa vision conceptuelle du design en cinq point : sous les traits du mythe Prométhéen. Ligoté au sommet d’une colline le foie de Prométhée est tout les jours dévoré par l’aigle du Caucase, puis se régénère tout les soirs. Loin du poncif consistant à dire que les modes et tendances sont des éternels refrains, Latour démontre que c’est le processus de réflexion qui se régénère. Premier point, le philosophe français commence par « le design implique une humilité qui semble absente des verbes « construire » ou « bâtir » ». S’en suit « la deuxième et peut-être plus importante conséquence du mot design est l’attention aux détails ». Dans cet ordre, mais néanmoins en convocation mutuelle quand un point se soustrait à un autre : « la troisième connotation du mot design, qui me semble si important, c’est que dans l’analyse de la conception de certains artefact, le travail se porte incontestablement sur le sens. » et «le quatrième avantage que je vois dans le mot «design» […] c’est qu’il n’est jamais un processus qui commence à partir de zéro. ». Puis intransigeant comme point final « le cinquième et décisif avantage de la notion de design est qu’elle implique nécessairement une dimension éthique liée à la question évidente du bon design par rapport au mauvais. ». Humilité, soin aux détails, sens de l’objet, référence à l’existant, éthique ; à la lisière des ces notions, le designer ne sait plus où donner de la tête.

Ainsi soit-fait l’énumération sur les cinq doigts de la main ; est-elle celle du designer qui avant de façonner, conçoit ? Le documentaire interactif de Gauthier Rousshile donne de sérieux éléments de réponse, tant formellement que dans le fond. Il a fait le tour de l’Europe pour interroger les designers et chercheurs influents dont James Auger, Peter Bil’ak, Sarah Gold ou Antoine Fenoglio. Tous répondent à cette question de l’utilité du designer que l’on relègue régulièrement à un esthète allant à l’encontre des véritables attentes des usagers. Les avancées technologiques, institutions publiques et les modes de vies nouveaux permettent des belles innovations. À travers ces entretiens, Gauthier Rousshile ouvre l’œil sur l’usage qu’un designer, de plus en plus protéiforme, peut faire de ces avancées. Quel rôle a-t-il dans la transformation de nos futurs environnements ? Quelle est aussi sa responsabilité avec de tels outils entre les mains ?

L’interface opentype du documentaire interactif est malléable. Scindé en cinq écrans, l’utilisateur module les fenêtres pour son confort et selon ses préférences. Du texte à l’image, l’approche est didactique : les traductions d’un côté et les intervenants de l’autre. Parce qu’il est parfois plus aisé de comprendre ce qui se dit quand cela se lit, on appréciera le fonctionnalisme du documentaire, conçu aussi, comme un objet.

Site internet du documentaire
Ethics for Design – Gauthier Roussilhe

Par Florian Bulou-Fezard

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