La Fabuloserie, lieu d’art façonné par des non-artistes et leurs histoires

En Bourgogne, entre Auxerre et Villefranche, se trouve un lieu magique et surprenant, qui ne laisse personne indifférent : la Fabuloserie enchante et perturbe ses visiteurs. Le lieu est fait pour et par les œuvres qui l’habitent, mais surtout par des histoires : celles des personnes exposées, et de ses propriétaires. L’architecte qui a constitué cette collection et conçu le lieu, Alain Bourbonnais, sa femme, Caroline, et de leurs deux filles, Agnès et Sophie, qui s’occupent aujourd’hui du musée et du vaste héritage que leurs parents leur ont laissé. Au cours d’une visite riche en découvertes et émotions, les deux sœurs nous racontent l’histoire singulière de ce lieu, qui rassemble plus de mille œuvres d’art hors les normes, créées par des artistes autodidactes.


©La Fabuloserie

Nous commençons par la partie extérieure de la collection : le tour de l’étang, transformé en jardin habité par des personnages grandeur nature, avec, au loin, l’atelier d’architecte imaginé par Alain Bourbonnais lui-même. Avant d’emprunter le petit sentier qui fait le tour de l’étang, Agnès Bourbonnais replace le contexte : « Notre père était architecte, et collectionneur d’art brut pendant son temps libre. Pour lui, c’était vraiment une histoire d’échange et d’amitié avec les créateurs d’œuvres, il allait à la rencontre de ces personnes avant de récupérer leurs créations. Il avait une véritable démarche spécifique. Jean Dubuffet (qui a été le premier à définir l’art brut) lui a donné les adresses de nombreux créateurs, et notre père est allé à leur rencontre, est devenu ami avec eux, a fait des courts-métrages sur eux. Il éprouvait autant d’intérêt pour la personne que pour ses œuvres, et a créé des liens qui perdurent avec le temps. »


Alain Bourbonnais et un turbulent ©La Fabuloserie

Le jardin habité

Il a ensuite imaginé et conçu un endroit pour sa collection : le musée est façonné pour, et par celle-ci. Chaque œuvre y a sa place, et l’endroit répond aux différentes pièces qui s’y trouvent. Ainsi, le jardin met en valeur toutes ces œuvres sauvegardées : l’arche de Noé, les nombreux personnages, les girouettes de Jean Bertholle, les animaux d’Afrique… Il y en a pour tous les goûts, et l’on est rapidement émerveillés par autant de diversité, et par de telles preuves d’ingéniosité.

Ainsi, Jules Damloup, qui a toujours rêvé d’aller en Afrique, a recréé le continent dans son propre jardin. Un des autres éléments notables, l’une des pièces maîtresses de la collection, est le manège de Petit Pierre. Celui-ci, nommé Pierre Avezard, naît en 1909, sourd, muet, malvoyant et le visage déformé. Garçon vacher et bûcheron toute sa vie, il s’est imprégné des machines agricoles pour créer son manège, l’œuvre de toute une vie.

Le manège de Petit Pierre

Immense, il est riche en détails de toutes sortes : différentes scènes de traite des vaches, le bal du village où il se met en scène, dansant avec l’une de ses vaches, puisque les habitants du village ne veulent pas de lui, des pompiers, des avions, sa propre tour Eiffel… Lorsqu’Agnès Bourbonnais le met en marche, on ne sait plus où regarder. Farceur, il a aussi dissimulé des pièges pour arroser les spectateurs.

Le musée

Nous rentrons ensuite dans le musée par le tunnel, à l’inspiration Gaudienne très forte : un petit trou de hobbit assez exigüe, sinueux et qui paraît très long, dont les murs, peints en blanc, possèdent des niches contenant des œuvres de différentes collections : Antonio Berni, Jaber, et enfin les étranges petits personnages aux yeux écarquillés et bouches ouvertes de Jephan de Villiers, faits en mie de pain pour la tête, et de feuilles de chêne et de bois pour la tête.

L’occasion pour Sophie Bourbonnais de nous rappeler que l’art brut, même s’il y est similaire, n’est pas l’art de la récupération. « C’est plutôt comment les matériaux façonnent les gens qui les utilisent au quotidien. Ce sont des personnes aux conditions de vie difficile, qui ont des boulots de merde, et font ça en plus, le week-end ou quand ils sont disponibles, pendant des années, toute leur vie. C’est le fruit d’une véritable nécessité d’extérioriser leurs traumatismes, ou leurs difficultés, en réutilisant le matériau qu’ils utilisent au quotidien. » Il est défini par Jean Dubuffet, en 1945, quand celui-ci se rend dans des hôpitaux psychiatriques en Suisse, et commence à conserver les œuvres des patients. Sophie résume : « C’est la théorie de l’homme du commun à l’ouvrage. C’est un travail d’une vie, par des personnes qui ne sont pas artistes. »


Autoportrait en Turbulent d’Alain Bourbonnais

L’une des premières salles que l’on aperçoit est aussi l’une des plus saisissantes et des plus vastes : ce sont les turbulents réalisés par Alain Bourbonnais lui-même. Imposants, ils occupent la salle en étant disposés côte à côte, composant des tableaux étranges. En carton, gobelets, peinture, objets variés, en bois… Il y a l’imposante reine, celui qui est à vélo, des petits groupes, mademoiselle Rose…

Nous passons ensuite par la passerelle : les œuvres des amoureux du bois y sont exposées. Jean-Claude Andrault, Albert Geisel, René Guivarch ou encore les personnages sans visage d’Émile Ratier, sabotier devenu aveugle. La salle à manger de Podestin, le grenier blanc, le tambour rose, le grenier noir… Chaque pièce possède sa propre identité, tant par sa couleur que son agencement, et par les impressions qui se dégagent des différentes séries pour lesquelles elles ont été créées.

Parmi celles-ci, la salle de Mauricette interloque : les personnages ligaturés, entravés par les fils qui les enserrent, et placés dans différentes situations (Mauricette se marie, Mauricette court avec son seau et sa pelle sur la plage, Mauricette à table…) dégagent une ambiance angoissante, pour ne pas dire oppressante. Francis Marshall a donné vie à ce personnage fait de bas de nylon, de laine et de chiffons, en la représentant à tous les âges.

Plus loin, le grenier blanc rassemble les œuvres reliées au voyage. Paul Amar, et ses impressionnantes créations en coquillages vernis, Guy Buigues, Joel Négri, Alain Genty, Émile Ratier, ou encore Paul Verbena. Ce dernier, employé des postes, récupérait les meubles pour en faire des grands jouets à tiroirs. Le grenier noir, quant à lui, est tourné vers l’architecture : des tableaux multicolores montrent des formes figuratives ou abstraites, laissant libre court à notre imagination pour deviner ce qu’il nous est suggéré.


Une partie du grenier noir

« C’est un art habité, qui provoque des émotions et qui parle »

Chaque pièce fait partie d’un tout, comme le résume Agnès : « les œuvres sont habitées de quelque chose, les gens qui les créent le font toute leur vie, il y a une certaine cohérence aussi dans la production, c’est leur manière de vivre, de communiquer. C’est cette idée de nécessité, sans préoccupation esthétique. Ils utilisent des matériaux dans leur univers proche, qu’ils connaissent bien, et ça devient, d’un coup, leur moyen d’expression. Ils se le réapproprient. C’est un art habité, qui provoque des émotions et qui parle. »

Nous l’avons bien vu au cours de notre visite, cet art « hors les normes » suscite des émotions, et La Fabuloserie rassemble une telle variété de créations que chaque visiteur qui pénètre les lieux, en ressortira touché par quelque chose.

Photos et texte par Lisa Darrault

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