La typographie architecturale du CCCOD présentée par ses créateurs

L’année dernière, le nouveau Centre de Création Contemporaine Olivier Debré (CCCOD) ouvrait à Tours. Placé entre la place Plumereau et la Loire, le bâtiment est rapidement devenu un lieu incontournable de la petite ville. Son architecture remarquable, pensée pour accueillir la collection permanente rassemblant l’ensemble des œuvres de la Donation Debré, a été conçue par les architectes Aires Mateus. L’identité visuelle et la signalétique du lieu ont été réalisées par le studio baldinger • vu-huu, dont nous avons rencontré les créateurs, André Baldinger et Toan Vu-Huu. Ils ont notamment imaginé une typographie directement inspirée du lieu, basée sur des volumes en cube.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre studio ?
Toan: Nous sommes 4 : André et moi sommes accompagnés de Agathe Demay, graphiste et chef de projet qui travaille chez nous depuis 7 ans, et Jimmy Le Quennec, aussi à la tête de projets et à la création de caractères typographiques avec André.
André: Nous réunissons nos compétences et expériences diverses. Elles viennent notamment de nos études et de nos premières expériences professionnelles. Je les ai faites à Zurich en étudiant chez Hans Rudolf Bosshard, puis en travaillant chez Robert Krügel, Richard Feurer et Hannes Wettstein avant de venir pour des études de post-diplôme à lʼANCT à Paris. Toan a étudié la conception graphique en Allemagne à Frankfurt, avant de travailler pendant plus de 4 ans chez intégral Ruedi Baur. On se complète, nous ne sommes pas monomaniaques dans les disciplines.

Comment est venue la création de l’atelier ?
André: Quand j’ai eu besoin de plus de place pour travailler, j’ai sous-loué une surface chez Ruedi Baur, et on s’est retrouvés voisins de table avec Toan, donc on avait plein d’occasions pour échanger (sur différents sujets, musique, graphisme…)
Toan: Après ça, quand André est parti, j’avais envie de me mettre à mon compte, donc je l’ai rejoins dans son studio et on a travaillé en parallèle pendant un certain temps. Il y a eu beaucoup d’échanges sur les projets de l’autre, on avait un regard extérieur. Et on s’est dit que ça pourrait être intéressant de faire un projet ensemble un jour. En 2008 il y avait un appel d’offre pour la nouvelle identité visuelle de l’école Estienne, auquel on a été invités, et que l’on a ensuite gagné, ensemble. Comme ça marchait bien on a décidé de continuer comme ça, chacun avait encore ses projets, ça s’est soudé progressivement. On a fait de plus en plus de projets ensemble et aujourd’hui on est 100% deux têtes.
André: Ce qui est intéressant, c’est que de nous deux, aucun n’est natif, chacun est venu avec son héritage culturel graphique, typographique, et nous nous sommes retrouvés sur un nouveau terrain, il y a des adaptations, des positions, des choses qu’on incarne. Ces années en France ont aussi sculptés nos façons de faire les choses. Nous avons marié les différentes cultures, qui ont un impact les unes sur les autres.
Toan: On est arrivés très Suisse et Allemand, et on est devenus un panaché Suisse Allemand Français.

Comment avez-vous découvert le projet du CCCOD, et pourquoi avoir voulu le réaliser ?
Toan: En France, chaque bâtiment qui se construit doit réserver 1% du prix pour une œuvre artistique. Alain Julien-Laferrière, le directeur du CCCOD avait demandé comme œuvre une typographie, qui pourrait ensuite être utilisée pour l’identité visuelle du lieu. Et c’est la première fois en France, depuis l’histoire des 1% artistiques, qu’une typographie est demandé dans ce cadre. C’était sur concours et appel d’offre, il y avait 4 équipes invitées, et dans le briefing la demande était de se référer au bâtiment, dont l’architecture a une esthétique particulière, un parti pris formel assez important.
André: Alors on a pensé au déplacement des volumes, le jeu entre la forme et les contours nous a intéressés, parce que c’est vraiment une des choses les plus identifiables dans l’architecture Aires Mateus, et, finalement, c’est quelque chose qui est assez proche de ce qu’on fait quand nous créons une typographie, à un moment donné on enlève de la matière pour donner naissance à la forme. Après il a fallu l’intégrer de manière plus évidente, et trouver l’astuce pour rendre le lien entre les deux flagrant.

Pouvez-vous nous présenter cette typographie ?
André: Nous avons créé un caractère avec empattement car c’est la typologie de famille de caractères la plus proche de l’esthétique du bâtiment. Elle n’est pas monolinéaire, même s’il n’y a pas une très grande modulation dans le trait. Nous avons travaillé avec un contraste modéré, de manière à ce qu’il y ait peu de différence entre les pleins et les déliés. Il y a une correction optique pour garder une certaine élégance, mais nous n’avons pas poussé le contraste pour conserver un caractère plus neutre, qui devient ainsi plus architectural. C’est ce qui nous a aidé à intégrer cette partie où l’on creuse dans la lettre. On a aussi exagéré les empattements, qui sont massifs et très présents, presque de la même épaisseur du fût, et font comme des petits socles : l’idée était de créer des formes qui rappellent cette architecture. Après nous avons créé la famille de caractères : une graisse regular, une italique, et un caractère de titrage. En vu de cette typographie, on trouvait l’idée du bold beaucoup moins intéressante : le caractère de titrage qui le remplace est la version qui a les petites encoches où on enlève la matière. C’est d’ailleurs la version la plus expressive, la plus diverse. C’était plus juste pour notre situation que de créer un bold : la possibilité d’être vraiment au plus proche du bâtiment. Ainsi, avec le principes de mise en page qu’on a défini, on peut réagir sur toutes les situations et créer des hiérarchies qui sont très claires et visibles.

Comment avez-vous trouvé l’idée de décaler ces formes, fondamentale dans cette typographie ?
Toan: C’est venu en regardant l’architecture des frères Aires Mateus, pour nous c’était le plus marquant, ils jouent avec, c’est presque un signe si l’on peut dire, et on a ensuite réfléchi aux possibilités d’appliquer ces principes à la typographie.
André: Dans l’histoire de la création typographique, il y a des modèles similaires, qui étaient utilisés pour des raisons techniques et non pas esthétiques, pour garder une qualité d’impression sur du papier moins qualitatif. Des petites parties vides – trap à encre – étaient prévues, qui se remplissaient au moment de l’impression et disparaissaient. On a décidé d’appliquer ce principe de décalage de cube à une typographie que l’on peut utiliser dans un texte courant, tout en inversant l’idée, et rendre visible ce décalage de forme. On a accentué, potentialité pour que ça devienne un élément visible, caractéristique de cette typographie.

Vous avez réalisé la typographie et l’identité visuelle du lieu, quelle relation établissez vous entre les deux ?
André: Elles sont inséparables : un caractère est l’un des éléments clés de l’identité, et c’est pour cela que, pas seulement dans cette solution là mais dans plusieurs identités que l’on a faites, on crée un caractère sur-mesure pour le projet, qui y est spécifiquement dédié. Identité visuelle et typographie forment vraiment un ensemble.
Toan: C’est vraiment quelque chose qui va ensemble. C’est un peu comme les chefs qui ont leur potager et cultivent leurs propres légumes. On crée notre matière première.

Comment cela se traduit-il dans la construction de l’identité visuelle du CCCOD ?
Toan: Pour l’identité visuelle, on a rajouté des faisceaux lumineux derrière la typographie. Le bâtiment est un grand cube avec des ouvertures, et en bas il y a une grande façade en verre, qui donne l’impression que le cube vole dans l’espace. Dans la nuit, la lumière qui s’en échappe est très légère, les architectes l’ont beaucoup thématisée. Cette lumière était donc importante pour nous dans l’identité visuelle, car elle vient soutenir le bâtiment …
André: Elle le soutient, tout en l’allégeant, c’est une manière de donner à cette structure qui est très lourde une certaine légèreté parce qu’elle la détache presque du sol. On a transporté cette idée, on détache le cadre de son fond avec cette lumière qui est derrière. On a ainsi transposé cela sur l’enseigne, et on a mis des néons derrière la typographie pour l’illuminer et lui donner de la matière. C’est une analogie de leur architecture : les lettres représentent la partie supérieure du bâtiment, et derrière on a la lumière qui vient les rehausser. C’est une autre manière d’illuminer le lettrage, en illuminant non pas les lettres, mais ce qui est derrière, pour les détacher du fond et créer du volume.

Un tel projet est donc inséparable de l’architecture. Vous arrive-t-il souvent de travailler sur ce lien ?
Toan: Ça nous arrive assez souvent de travailler avec des architectes pour faire des identités, des signalétiques. Quand un nouveau bâtiment se construit, ou qu’il y a un déménagement, on demande une nouvelle identité visuelle, et si le bâtiment est particulier on se réfère à l’architecture. Par exemple, André a dessiné la typographie pour la tour Eiffel, en et référence à la structure, le caractère est créé avec des éléments qui font partie de celle-ci.
André: Avec ses angles précis de 12.5, 18.5, 22, 33.75 et 45 degrés, je me suis demandé ce que ça donnerait de dessiner un caractère avec ces données. Le résultat est finalement très intéressant.
Toan: Les architectes ont une idée, un concept, pour créer des formes, et si nous devons réagir sur ces concepts et sur ces formes, ça nous inspire. Avec nos connaissances en création de caractères, on peut en tirer une idée et la transposer à une police. On extrait lʼessentiel, on plonge dans le projet, et on voit comment on peut lʼadapter pour accompagner ce projet et le soutenir.
André: Pour nous, la solution la plus juste pour un projet est celle qui lui est propre, elle est faite sur mesure et on ne peut pas la réutiliser pour autre chose.


En plus de la typographie, de l’identité visuelle et de la signalétique du lieu, ils ont réalisé un petit film expliquant leur processus de création de A à Z.

Pourquoi avoir réalisé ce petit film pédagogique présentant la typographie ?
André: Quand on a présenté le projet, on était assez didactiques, la Drac a trouvé ça super, et c’est de là qu’est venue l’idée de travailler avec le réalisateur Thomas Sipp, qui a réalisé des web séries (Safari typo et Sacrés caractères), pour réaliser un film qui documente notre démarche à un large public.
Toan: C’est un bon exercice, de devoir l’expliquer de manière à ce qu’une personne qui ne soit pas initiée à la typographie comprenne un peu mieux ce qu’est un caractère, ce que cela signifie et pourquoi ce caractère ci pour ce lieu…

Images : ©Baldinger Vu-Huu

Propos recueillis par Lisa Darrault

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