Le graphisme en deuil

Philippe Chat est décédé le 22 décembre 2012, âgé de 58 ans. Pendant près d’un quart de siècle, avec sa compagne, Evelyne, il a contribué à Fontenay-sous-Bois, en banlieue parisienne, à donner au graphisme ses lettres de noblesse. Ce sont eux, en effet, qui ont initié le Salon de l’éphémère, en 1988, manifestation inédite dans le champ artistique. Chaque année, des dizaines de graphistes, illustrateurs, plasticiens occupaient les panneaux municipaux et divers espaces de la ville pour afficher des messages personnels, souvent résolument politiques. Ainsi, les Fontenaysiens, enchantés de l’aubaine, et au fil du temps un public bien plus large, ont pu apprécier les œuvres imprimées pour l’occasion de Michel Quarez ou de Thomas Hirschhorn, de Ben ou de Pierre di Sciullo, créées pour eux et détruites in fine (c’était la règle). Philippe Chat, bon connaisseur de l’affiche artistique et lui-même sérigraphe, s’est montré de plus en plus sensible aux qualités du graphisme contemporain : puissance de communication, renouvellement de l’esthétique de la lettre, maîtrise du signe, critique de la publicité et engagement social. Un autre événement est né en 1993, Graphisme dans la rue, offrant à des auteurs la possibilité d’intervenir librement sur des « thème citoyens » : l’urbanisme, le droit des femmes, etc. Là encore des noms prestigieux sont venus concourir ; en premier Gérard Paris-Clavel, puis Claude Baillargeon, les Graphistes associés, Michel Quarez, suivis d’une cohorte de jeunes graphistes « découverts » depuis, Malte Martin, Pascal Colrat, Ronald Curchod, Fanette Mellier et bien d’autres. En apposant des affiches dans l’espace public destinées à promouvoir réflexions individuelles et collectives, Philippe Chat cherchait à implanter un « laboratoire de nouvelles formes d’humanisme » selon les termes de Julia Kristeva qu’il revendiquait. Depuis 2007, Graphisme dans la rue s’est prolongé d’un concours international d’affiches qui, il faut l’espérer, survivra à son fondateur. Philippe Chat a également inventé à Fontenay un nouveau mode d’exposition : « La Galeru », une cordonnerie enchâssée dans des immeubles anciens mais disposant d’une large vitrine, rachetée par la ville et allouée aux artistes afin de montrer leur œuvre aux passants. La Galeru propose une programmation variée où le graphisme est privilégié : en 2009, Jean Widmer y fut à son tour accueilli. Philippe Chat n’a eu de cesse d’ancrer sa démarche et d’en renouveler l’ambition. Il s’est ingénié à multiplier les espaces propres à des interventions artistiques porteuses de sens : murs peints par Michel Quarez ou Simon Bernheim, inscriptions et installations typographiques pérennes de David Poulard, Anne-Marie Latrémolière ou Bruno Souêtre. Soit toutes les manières de circonvenir la rhétorique publicitaire ou l’univers uniformisé des tags, au profit d’une constante interrogation sur l’espace urbain et la communication qu’elle suppose, de la signalétique aux messages d’utilité publique. Il a impulsé des commandes par la ville questionnant la notion-même de mobilier urbain : voir la série de bancs d’artistes de Laurent Sfar et Laurent Simon. Enfin, il a accordé une place éminente à la pédagogie : au sein de l’école municipale des arts aussi bien que par la collaboration avec des écoles supérieures d’art comme celles de Cambrai, de Rennes ou les Arts décoratifs de Paris. Au-delà de l’aspect humain irréparable, la disparition de Philippe Chat sonne comme une autre mauvaise nouvelle en 2012 après la fermeture de la galerie Anatome. Il est à souhaiter que les années à venir soient pour le graphisme comme il les imaginait, sans oublier le riche patrimoine d’œuvres et d’expériences qu’il a su constituer.

Michel Wlassikoff

L’inhumation aura lieu le 8 janvier 2013 au Père Lachaise. Rendez-vous à 14h devant le funérarium.

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