Mois du Graphisme 2018 : Pologne, une révolution graphique

Le Centre du Graphisme d’Echirolles hisse le drapeau blanc et rouge. L’édition 2018 du Mois du Graphisme met à l’honneur la Pologne ! L’inauguration a lieu les 17 et 18 novembre et les expositions se poursuivent jusque début 2019. Avec l’aide de Michel Bouvet, co-commissaire de la manifestation, étapes: livre un prélude à l’évènement.

« Étonnamment, aucune exposition n’a jamais été consacrée au graphisme polonais en soi, même si il y a eu quelques expositions monographiques comme celles dédiées à Cieslewicz (2018) au Musée des Art Décos de Paris et à Tomaszewski à Ljubljana (2016) ou à Varsovie (Musée de l’Affiche). » – remarque Michel Bouvet. Pourtant l’apport de l’École polonaise sur les scènes graphiques européenne et internationale est considérable et le graphisme polonais actuel a gardé cette force. Il fallait donc bien un Mois du Graphisme pour donner à voir cette épopée visuelle, parfois méconnue des plus jeunes.

Une grande expo l’Affiche Polonaise : 1952-2018 Une révolution graphique se déploiera dans les 3 salles du Centre du graphisme. Elle exposera chronologiquement une soixantaine d’artistes : Cieslewicz, Tomaszeski et les maîtres de l’École polonaise, leurs héritiers directs, et la génération actuelle. Cette dernière conjugue dans ses travaux les fondamentaux du graphisme de ses ainés et les possibilités du numérique. Si la mondialisation économique amène une uniformisation visuelle (diffusion des signes, logiciels similaires d’un bout à l’autre de la planète), une affiche polonaise se reconnait entre milles : la Pologne garde son écriture propre.

« Tout comme le Japon ! »- ajoute Michel Bouvet. Effectivement, comme au pays du soleil levant (à l’honneur du Mois du Graphisme 2016), en Pologne, respect des anciens, tradition et transmission dynamisent le graphisme et favorisent une unité professionnelle entre les acteurs de la discipline.
Dans les écoles, les professeurs sont de véritable transmetteurs, et nombreux sont les graphistes qui, des années après avoir été diplômé, évoquent encore leur nom. La passion côtoie l’exigence.
Michel Bouvet répète une anecdote racontée par Michał Batory « Durant mes études à Łodz, le principe était clair : les affiches non réussies passaient directement par la fenêtre. » Ce langage franc – autant que bienveillant – permet aux élèves de progresser rapidement et explique qu’il n’y ait pas eu, à travers les années, de déperdition de savoir-faire.

À l’école des Beaux Arts de Varsovie, un atelier fut d’une importance particulière. Henryk Tomaszewski, le professeur qui en en été le responsable 33 années durant (jusqu’en 1985), a formé à l’art de l’affiche de très nombreux élèves. Tous apprécièrent son charisme, son autorité artistique et sa pédagogie. Parmi eux, Alain Le Quernec. Son année 1971 passée au sein de l’atelier de Tomaszewski préfigura sa brillante carrière d’affichiste. À travers Merci Henryk ! Hommage à Henryk Tomaszewski, il esquisse un remerciement à son professeur et invite quelques uns de ses anciens élèves (dont le collectif Grapus) à exposer.

Henryk Tomaszewski fut, en parallèle de son travail d’enseignant, un affichiste prolifique. Il devint par cela le chef de file de l’École polonaise. 1945-1990. La Pologne était sous le joug communiste, mais sa situation différait de celle de ses voisins de l’URSS. Au cours de ce demi-siècle d’occupation, un vent de rébellion soufflait par intermittence, comme en témoignent les mouvements ouvriers du nord du pays. Ainsi (paradoxalement peut-être) de nombreux cinémas accueillaient des productions occidentales. Le théâtre n’était pas en reste. De la Nouvelle Vague, aux classiques italiens, en passant par Chabrol ou Hitchkok pour le cinéma, jusqu’au théâtre de Sławomir Mrożek, Tadeusz Kantor ou Miron Białoszewski, dramaturges polonais, une quantité énorme d’affiches fut produite.

« J’affirme qu’alors une génération spontanée s’est créée, des gens talentueux se sont engouffrés dans les espaces créatifs potentiels laissés par le gouvernement. »

Michel Bouvet

Les expositions Pologne. Le Cinéma à l’affiche ou encore Pouvoir et Passion, l’affiche de théâtre et d’Opéra montreront cette effervescence. Sur les affiches de spectacle, on reconnait le style visuel de l’École polonaise. Ni Jerzy Czerniawski, ni Henryk Tomaszewski, ni Jan Jaromir Aleksiun, ni Jan Lenica n’étaient graphistes : ils le sont devenus. Formés à la peinture, à la céramique ou à l’architecture, leur maitrise du dessin et leur culture artistique ont abouti à une expressivité exempte de tout carcan formel.

Aussi, travaillaient-ils, du fait du contexte historique, dans une économie de moyens et de matériel. Les liens solidaires qui se sont tissés entre eux renforcèrent leur mouvement. Dans la Pologne communiste, avec l’affiche pour emblème, ils érigèrent la culture en résistance.

« Ces graphistes, qui avaient 25 à 30 ans dans les années 50, ont eu envie de convaincre leurs concitoyens d’aller au théâtre, au cinéma, d’écouter de la musique, autant d’ouvertures qui contribuent en sous-jacente à l’avènement de la démocratie »

Michel Bouvet

Eux-mêmes passaient leur temps au théâtre et au cinéma, « de Jimi Hendrix à Shakespeare en passant par Coppola » – poursuit le commissaire d’expo. « Rien, dans leur production n’a été gratuit. Leurs affiches offrent un sens premier, frontal, puis dans les détails et les subtilités un 2ème, un 3ème sens. Résolument, ils travaillaient pour le peuple, ils produisaient des images pour faire venir les gens dans les institutions culturelles. »

Chaque affiche est une histoire. Cette manière de donner de l’esprit à l’image, de considérer l’affiche comme un espace à dire, fait ici du graphisme un outil fort de communication. Ayant su préserver cela à travers les années, le graphisme polonais suscite aujourd’hui un regain d’intérêt. La globalisation contemporaine amène un catalogue d’images purement formelles. L’œil las recherche soudain la singularité. L’expressivité polonaise, si elle peut parfois sembler désuète par ses choix plastiques, reste absolument moderne.

En choisissant d’exposer la Pologne, le Mois du Graphisme met à l’honneur un graphisme qui a compris sa propre vocation. Pédagogique, utilitaire, culturel et cultivé, livrant une vision du monde, il devient un langage puissant.


Retrouvez ici le programme du Mois du Graphisme 2018

Par Stéphanie Thiriet

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