Nicolas et Jean Jullien remontent aux Sources

Cela fait maintenant plusieurs années que les frères Jullien produisent ensemble des images. Rassemblée au sein de l’entité « The Jullien Brothers », la fratrie a réalisé de nombreux clips, tant pour Colette et Pitchfork que pour The Coward et Niwouinwouin, projets musicaux de Nicolas Jullien. Jusqu’à présent, leur collaboration consistait, pour la plupart, en l’animation des dessins de Jean Jullien par son frère Nicolas. Mais, depuis quelques années, il semblerait que le duo ai délaissé les outils digitaux. De façon concomitante à leurs pratiques respectives, ils ont tous les deux opté pour des techniques plus anciennes : le travail du bois pour Nicolas Jullien, la peinture pour Jean. De cette démarche est né « Les Sources », leur nouvelle exposition. Utilisant des éléments de leur histoire commune comme points de départ, ils créent des oeuvres de manière autonome, comme deux faces de la même pièce. « Les Sources » se tiendra du 20 février au 28 mars à la galerie lyonnaise Slika et sera la seule exposition de Jean Jullien en France cette année. Il a ainsi répondu à quelques questions afin de nous éclairer sur ce nouveau virage dans sa production et celle de son frère.

©Ghislain Mirat


De l’eau a coulé sous les ponts depuis vos débuts et votre production a beaucoup évolué. Vous considérez-vous comme un designer graphique, un illustrateur ou plutôt comme un artiste ?

Comme quelqu’un qui fait des images. Ni plus ni moins. Je fais des travaux d’illustration, des commandes plus graphiques et des expositions de peintures, etc. Donc un peu de tout, j’ai arrêté de trop y penser pour être honnête.

Comment vos différentes pratiques se nourrissent-elles ?

J’ai commencé à travailler commercialement lorsque j’étais encore étudiant. Du coup je n’ai jamais vu cela comme une étape d’après. J’ai toujours fait les deux en parallèle : commande et personnel. J’ai beaucoup appris du travail de commande, avec toute la rigueur qui lui est inhérente : le rapport au commanditaire, la contrainte, les limites et possibilités, les retours, les frustrations et les fiertés. Le travail plus personnel est fantastique car on y jouit d’une liberté totale, mais si on ne sait pas la canaliser, c’est difficile d’en profiter. Du coup je pense que le carcan commercial m’a offert de bons outils pour pouvoir explorer le travail personnel avec plus de focus.

©Ghislain Mirat


Dans vos œuvres, vous parvenez à instaurer rapidement une relation avec celui qui les regarde. Est-ce quelque chose auquel vous tenez beaucoup ?

Oui, énormément. Même si je dépeins quelque chose de très personnel, la manière dont c’est perçu m’intéresse beaucoup et j’aime entendre les retours de celui ou celle qui regarde, voir ce à quoi il peut s’identifier ou non, quels sont les éléments universels et ceux plus intimes. Je trouve ça très intéressant.

Cette exposition est réalisée en duo avec votre frère Nicolas. Comment fonctionne la collaboration entre vous deux ?

De manière très instinctive. Nous sommes très proches depuis toujours. Nous avons toujours joué et créé ensemble, le côté « professionnel » n’est qu’une extension d’une dynamique pré existante. Nous avons aussi des tempéraments très différents. Il est plus réservé et réfléchi (plus facile à vivre aussi !), alors que je suis plus emporté et extraverti. Du coup on s’équilibre bien. Aussi, notre complémentarité créative nous aide beaucoup : moi à l’image, lui à la musique ou à l’animation.

©Ghislain Mirat


Votre collaboration se fonde donc beaucoup sur l’animation. Qu’apporte-t-elle de plus à vos images ?

C’est Prométhéen : Je créé des images, il leur donne la vie. Ce qui est intéressant, outre les possibles, c’est qu’il a vraiment sa patte. Comme mon dessin, c’est un peu naïf, mais sincère. Ça donne un résultat qui me parait très personnel. Rien n’est fait comme un studio le ferait, mais ça nous plait comme ça.

Quel a été le fil conducteur de cette exposition ? Et comment avez-vous décidé de le traiter plastiquement ?

On est partis sur des souvenirs communs : une ballade en Angleterre avec des copains, les sculptures de notre grand-mère, ramasser des coquillages, un footing, etc… Il a sculpté dans le bois des objets évoquant ces moments et créé des chansons ; et j’ai créé des peintures en réponse. Ce principe garde un certain aspect ludique, qui est le fil rouge de notre travail, mais de manière plus suggérée. Le spectateur peut ainsi apprécier chaque objet, chaque peinture et chaque chanson de manière individuelle, mais il peut aussi les lier et essayer de retracer l’histoire en commun.

Et en terme de scénographie, comment avez-vous procédé ?

Là encore c’est un échange. On a voulu que chacun occupe la place de manière aussi égale que ce soit. Moi les murs et Nico l’espace intérieur, par le biais de stèles de tailles différentes, selon ce qui y est exposé. Mais il se joint à moi sur les murs ponctuellement lorsque le dialogue se fait entre l’image et le son. Il a créé des chansons en écho à certaines peintures, accessibles via des casques audio apposés aux côtés de celles-ci.


En regard de votre travail, qui a évolué vers quelque chose de plus en plus évocateur, poétique, quasiment impressionniste, comment a évolué celui avec votre frère ?

Merci de cette question, qui est opportune à la vue de cette exposition. Avec Nico beaucoup de nos travaux précédents se basaient sur nos connivences culturelles datant de notre enfance et de notre adolescente : Donjon & Dragon, la science-fiction, les Comics, les mangas, etc… Même si notre amour pour ces références demeure, nous voulions explorer autre chose, quelque chose de plus intime et de plus discret. Avant je dessinais et Nico faisait de la musique et de l’animation. On était beaucoup sur nos ordinateurs. Et petit à petit, peut-être par un phénomène de léger ras le bol dû à une surexposition, surconsommation et sur-sollicitation, nous nous sommes tous deux éloigné naturellement de cet outil dans nos modes de productions. Moi avec la peinture et lui avec le travail du bois. C’était quelque chose qui le travaillait depuis un moment. Nico a toujours aimé expérimenter avec différents matériaux, outils, etc… Il a une prédisposition pour l’apprentissage, il peut tout faire. Moi c’est tout le contraire. On continue d’utiliser les outils numériques au quotidien bien sûr, on vit avec notre temps. Mais c’est très agréable que, lorsque nous créons, cela se fasse plus loin du clavier. Après ces créations sont photographiées, scannées etc. et peuvent vivre en ligne ou être partagées. Les deux mondes ne sont pas antithétiques je pense. Comme je le disais plus haut, je fais des images, celles-ci peuvent prendre toute forme et je crois que la peinture, bien que plus ancienne, appartient totalement à la création contemporaine et future. C’est un outil comme un autre.

©Ghislain Mirat


Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je crée une chambre pour l’hôtel Amour à Paris. C’est un projet super excitant car il m’est donné la possibilité d’intervenir à tous les niveaux : peintures murales, rideaux, lampes, meubles etc. L’idée est de créer un espace aussi immersif et onirique que possible. En complément de l’espace physique, j’ai entrepris un projet d’album musical dans lequel j’invite des musiciens, chanteuses, chanteurs à passer une nuit dans la chambre pour s’en imprégner et créer une chanson en réponse. L’inspiration peut être précisément basée sur le décor ou sur l’idée de la chambre d’hôtel en général, un lieu à la forte portée évocatrice, souvent utilisée dans la chanson, le cinéma ou le roman. J’aime l’idée de puiser dans la manne iconique du rapport entre l’hôtel et les artistes.

Je planche également sur une monographie avec Phaidon, une lampe avec Case Studyo, une conférence OFFF à Barcelone, Un projet de sculptures géantes pour Coachella, mes prochaines expositions à New York, Séoul et Tokyo, un grand projet sculptural aux jardins des Plantes de Nantes pour Juin 2020, une série animée pour la même période, un café et une collection pop-up Nounou !

Les Sources
Du 20 février au 28 mars à la Galerie Slika,
25 rue Auguste Comte, 69002 Lyon

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