Olimpia Zagnoli, la grande bellezza

Il y a un peu plus d’un mois, quand les avions volaient encore et le monde tournait à peu près rond, l’Afrique du Sud accueillait Design Indaba, festival international regroupant quelques sommités parmi les plus influentes de leur discipline. Tout ce joli ghota était rassemblé à Cape Town, ville monde, surnommée la « Mother City » d’Afrique du Sud en raison des premiers collons Hollandais qui y débarquèrent en 1652. Fidèle à sa réputation, la ville accueillait une ribambelle de créatifs, chercheurs et journalistes internationaux, du jeune indien Ananya Khaitan au duo d’architectes établis, les shangaïens Neri & Hu.

Olimpia Zagnoli sur la scène de Design Indaba


Parmi eux, l’illustratrice italienne Olimpia Zagnoli faisait figure d’exception. Seule à représenter sa discipline, elle avait pour mission de captiver l’audience de Design Indaba, jusque là plutôt habituée à des projets dont le degré de philanthropie aurait de quoi impressionner Madiba en personne. Mais dès son entrée sur scène dans une sorte de joyeuse parade et affublée d’un ensemble rappelant l’Arlequin, la chose était déjà à moitié faite. En un peu plus d’une dizaine d’années, Olimpia Zagnoli s’est taillée une place de choix dans le monde de l’illustration. Ses dessins tout en rondeurs, aux couleurs franches et joyeuses, non sans rappeler les travaux de Malika Favre ou Goeff McFetridge, ont conquis entre autres, le New York Times, The New Yorker, le Times, Uniqlo, Prada, Hermès, Fendi, Google, Air France… L’occasion s’est donc présentée de s’entretenir avec elle, une vingtaine de minutes pendant lesquelles elle est revenue avec générosité sur ses influences, ses origines et sa conception du métier.

Comment êtes-vous devenue illustratrice ?

Comme la plupart des illustrateurs, vous commencez à dessiner enfant et vous continuez à le faire, sans jamais vous poser la question d’arrêter. C’est le cheminement, en général. Mais en définitive, pour moi, ce fut d’une grande aide que mes deux parents soient artistes. Mon père est photographe et ma mère peintre, donc je n’ai jamais pensé à l’idée d’avoir un « vrai » travail un jour. J’envisage maintenant cela comme un privilège, parce que je me suis toujours sentie libre d’aborder les sujets qui étaient important pour moi et de les approfondir. Plus spécifiquement, mon amour pour l’illustration provient des livres. Quand j’étais enfant, j’étais entourée de nombreux livres. J’adorais les livres pour enfants, les livres d’architecture… Le genre de livres que nous appelons maintenant « livres pour table basse » !

Couverture du New Yorker, édition du 24 juin 2019 dédié à la fierté

 
Votre « style » de dessin a-t-il mis du temps à s’affirmer ou est-il venu naturellement ?

Je n’ai jamais vraiment cherché à avoir un style et je ne me suis pas lancée dans cette profession avec en tête la recherche d’un style spécifique. En fait, il m’a fallu un certain temps pour trouver mon propre langage, qui est avant tout le reflet de ce que je suis. Donc pour le moment, le « style » que j’utilise, si vous voulez l’appeler comme ça, est celui qui me ressemble le plus. Je suis davantage dans une recherche d’honnêteté que de « style ». En cela, je suis très chanceuse parce que ce langage que j’utilise en ce moment est très bien reçue, bien lue et facile à comprendre pour les gens. Mais les choses changent très rapidement dans le monde de la communication. Vous pouvez être populaire un jour et ne plus l’être le lendemain, ou bien d’autres tendances apparaîtront… Je ne pense pas que je changerai de style, j’essaierai toujours d’être honnête avec moi-même et évidemment, en tant qu’individu, en grandissant vous avez tendance à changer d’inspirations. Le temps fera donc certainement son travail. J’essayerais juste, espérons-le, d’être toujours honnête envers moi même plus que me diriger vers une quelconque tendance.

Illustration sur le thème  » Le meilleur sexe de ma vie » parue dans le Guardian


Vous parlez de langage, d’où provient-il et comment le décririez-vous ?

Je vais vous raconter quelque chose. Récemment, Je suis allée chez ma mère et je me suis plongée dans tout un tas de dessins que j’ai fait quand j’avais environ quatre, cinq ou six ans. En les regardant, j’y reconnaissais le même genre de point de vue que j’utilise maintenant, avec des visages basiques comme des portraits, jamais une perspective ni même une idée de la perspective, pas beaucoup de profondeur en termes d’espace mais plus une façon assez plate de rendre compte de la réalité. Les couleurs m’ont aussi beaucoup aidé. Quand j’étais enfant, j’utilisais toutes les couleurs, évidemment sans aucun critère et quand j’ai commencé à travailler comme illustratrice, elles m’effrayaient beaucoup. Et donc, on y revient, j’ai beaucoup essayé de comprendre quelles couleurs fonctionnent le mieux pour moi et reflètent davantage ma personnalité.

Couverture du numéro « Amour » de Varoom Magazine


Justement, est-ce que l’Italie influence votre travail ?

Pendant de nombreuses années, je ne réalisais pas à quel point être italienne influence mon travail. En fait, j’ai toujours plus regardé vers les États-Unis, parce que j’y ai débuté, notamment avec des couvertures pour le New Yorker et le New York Times. Mes premières références provenaient naturellement de là-bas. Mais plus je travaille, plus je comprends en quoi et comment mes racines, et les racines en général, sont importantes. Car si vous ne vous rendez pas compte de ce qu’elles sont, si vous n’y pensez pas, elles influenceront tout de même votre travail. Maintenant que je suis plus âgée, que j’ai vu tous ces films italiens, lu toute cette littérature italienne, je comprends que dans toutes ces choses qui m’ont entourée toute ma vie, j’ai pioché des éléments. L’ironie par exemple est très présente dans la culture italienne, les films, la musique et elle fait partie intégrante de mon travail. Les couleurs aussi sont un élément que vous pouvez observer partout, notamment à Milan où je vis, c’est un élément présent dans l’architecture, l’art… Donc toutes ces choses que je tenais pour acquises, je les perçois maintenant avec des yeux plus mûrs. Je peux donc dire que j’ai été extrêmement influencée par l’Italie dans ce sens. Et par sa nourriture aussi, qui m’aide beaucoup !


Couverture, illustration et sketch préliminaire réalisés durant l’été 2016 pour son livre « La Grande Estate », publié aux éditions Lazy Dog and Mutty


Vous avez essayé d’en montrer une partie dans votre exposition « Cuore di Panna » ?

Mes expositions sont assez rares, je n’en fais pas tout le temps, elles me donnent donc l’occasion ou la chance de me concentrer sur des projets qui étaient dans mes tiroirs. « Cuore di Panna » est une exposition que j’ai faite à Los Angeles, elle a été effectivement inspirée par mes souvenirs, ce que c’était que de grandir en Italie au milieu des années 80 et au début des années 90. Je ne voulais pas montrer d’illustrations figuratives, ni ce que je fais la plupart du temps c’est à dire essentiellement des figures humaines, pour la simple raison que les gens s’y raccrochent trop et qu’il est très naturel pour moi d’en dessiner. J’ai donc réalisé une série de natures mortes, constituée des objets, des marques, dont je me souviens avoir grandi avec. Ces dessins sont comme des collages, ils reflètent une atmosphère, imprégnée par mes souvenirs. C’est une approche totalement différente de ce que je fais d’habitude. J’ai aussi fait des enseignes lumineuses avec des néons, et des sortes de gros caissons lumineux un peu comme des grosses glaces ! Les expositions sont en général une excellente excuse pour créer quelque chose de nouveau.

Sculptures réalisées pour l’exposition Cuore Di Panna


Dessinez-vous constamment ?

Hum, j’aime dessiner tout le temps, je dessine quand je suis assise à table en train de manger, dans le bus, dans le parc, à la plage, n’importe où… En italien on dit « grafomaniac » ! En ce qui concerne le travail professionnel, j’ai une discipline assez descente, je me rends à mon studio tous les jours, mais je ne suis pas un bourreau de travail ! Comme tout italien qui se respecte, j’aime me reposer, je dois avoir une pause déjeuner de deux heures !

Vous faites beaucoup de travaux éditoriaux, notamment pour le New York Times, le New Yorker, le Times. Selon vous, qu’est-ce qui fait une bonne couverture de presse ?

J’ai débuté avec des travaux éditoriaux. J’ai donc rapidement appris qu’en éditorial il est très important de lire un article en entier, de bien comprendre un titre pour essayer de le synthétiser en une seule image. Habituellement, la synthèse est un excellent exercice, vous devez prendre toutes les informations et les restituer dans leur essence. Fondamentalement, surtout si c’est une couverture, vous devez charmer les gens qui vont l’acheter. Ils doivent être enthousiastes d’obtenir le magazine, donc une couverture doit être attirante. C’est un exercice de synthèse mais aussi un exercice un peu vaniteux, où il faut montrer le meilleur de vous-même, dans un carré ou un rectangle.

Couverture du The New Yorker dedié à l’été


Et comment procédez-vous ?

Techniquement, je commence généralement par un croquis. Je relis un texte, un article et je dessine quelques croquis, pas beaucoup, j’y réfléchis puis je commence à dessiner et à rassembler mes idées. Ensuite je numérise les dessins et je les retravaille sur mon ordinateur, puis seulement à la fin viennent les couleurs. Leur sélection est une chose qui peut me prendre parfois trois heures alors que le dessin ne peut me prendre que 20 minutes. Tous les choix de couleurs et de structure du dessin se font en fonction de l’impact voulu. Si c’est une couverture, je vais proposer une image audacieuse et forte qui reflète le titre. Si c’est à l’intérieur du magazine, pour un article par exemple, j’essaierai d’être plus dans une approche narrative en illustrant peut-être certains morceaux de celui-ci que j’ai trouvé intéressant. Ce dessin n’a pas besoin d’être aussi impactant qu’une couverture. En général tout ce que je fais est assez équilibré. Si c’est pour une campagne publicitaire, ça sera un autre rythme, un autre style.

Couverture du livre « Big Mamma guide to Italy »


Vous êtes la seule illustratrice parmi les conférenciers présents à Design Indaba. En regard du slogan du festival, « un monde meilleur grâce à la créativité », qu’est-ce que cela vous inspire ?

L’illustration est souvent perçue comme une décoration, comme un joli objet qui orne les pages d’un article, alors qu’en réalité, elle a beaucoup de potentiel. Quand on y pense, une illustration n’a pas besoin de traduction, tout le monde peut la comprendre, partout dans le monde, elle n’a pas besoin d’être écoutée ou lue, elle est immédiate. Son potentiel est énorme, elle devrait être utilisée comme un outil de communication et d’expression plus global. Elle peut refléter les choix que l’artiste fait autant que tout autre projet, comme l’architecture, le design ou un livre, peu importe… Je pense également que cela devrait être pris au sérieux par l’illustrateur lui-même, que ce qu’il fait n’est pas un simple croquis, cela a un impact. Il est donc important d’agir avec un certain sens des responsabilités.

En tant qu’illustrateur, chaque jour, nous devons faire ces choix. Par exemple, le sens des couleurs que l’on utilise. On a tendance à se dire « oh je vais utiliser du bleu ou du rouge, n’importe quoi tant que ça a l’air bien ». Mais que se passe-t-il si je modifie par exemple la couleur de la peau d’un personnage ? Et bien cela change énormément la façon dont les gens perçoivent l’illustration. Venant d’un pays comme l’Italie où tout le monde est blanc, plus jeune, immédiatement quand je dessinais un personnage, je l’imaginais comme une personne blanche. Parce que c’était ce qui m’entourait. À partir du moment où vous commencez à voyager, à rencontrer des gens et à connaître de nouvelles cultures, vous vous demandez : « est-ce que je veux dessiner un personnage blanc, ou est-ce que je veux raconter une autre histoire ? ». Il faut sortir de sa zone de confort. Ces choix sont techniquement très rapides, ils ne prennent qu’une seconde, mais ce qui en ressort est bien plus profond.

Pour voir plus de travaux d’Olimpia Zagnoli :
Site web
Instagram

Affiche pour le New York MTA Arts & Design diffusé sur les quai et les trains de la ville

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