Prill Vieceli Cremers : les 3 suisses du design graphique

Commandes, recherches personnelles, expositions ou encore enseignements, les 3 suisses de Prill Vieceli Cremers ont une activité débordante. Entre leurs différents projets et avant de s’octroyer une semaine de vacances bien méritée, Tania Prill, Alberto Vieceli et Sebastian Cremers, les trois têtes du studio Zurichois, ont répondu à nos questions.

Pouvez vous présenter votre studio en quelques mots ?

Tania Prill : J’ai rencontré Alberto Vieceli en 2001 lors d’un dîner organisé par Hans-Rudolf Lutz. Nous avons commencé à échanger à propos de différents projet et de fil en aiguille cela nous a amené à fonder notre studio Prill & Vieceli. Parallèlement, Alberto gardait beaucoup de ses anciens clients, pendant que moi j’ai commencé à enseigner la typographie et la communication visuelle. Depuis 2010, je suis professeur de typographie, à l’Université des arts de Brême. J’y dirige le Master-Studio “From Aleph to Eternity / Langage & Communication” avec Samuel Nyholm. En 2010 également, Sebastian Cremers a rejoint le studio, il est devenu partenaire associé de ce qui est maintenant “Prill Vieceli Cremers”. Sebastian est aussi professeur à mi-temps de design éditorial et design d’exposition. Il y a un an, il a fondé le projet éditorial “Everyedition” et a réalisé de nombreuses créations en collaborant notamment avec des artistes et designers.

En 15 ans, comment le studio a-t-il évolué ? Y a-t-il eu des tournants/moments clés dans son histoire ?

Alberto Vieceli : Le studio s’est toujours concentré sur des projets de type culturel, plutôt que dans la sphère commerciale, ce qui ne signifie pas que nous ne trouvons pas intéressant de créer pour le commercial. C’est juste une chose qui n’est pas arrivée.
Un des projets marquants de notre histoire commune est le catalogue pour Bruno Jakob. C’est un livre d’artiste qui a été fait en parallèle de son installation et performance réalisée dans la crypte de la Grossmünster de Zurich, il y a deux ans. On nous a demandé d’imaginer une série de livres en lien avec cette installation évolutive. Quand nous avons rencontré Bruno pour la première fois, il nous a dit qu’il ne serait pas en mesure de nous fournir des images pour le livre. Nous lui avons recommandé d’écrire des instructions pour créer ces images et de lui envoyer. Bruno y a ensuite ajouté une phrase sur les ondes cérébrales et nous les a retournées. Donc nous avons été officiellement mandatés par l’artiste et ce problème a été résolu en créant nous même ces images.

Comment définissez-vous l’approche de votre studio ? Quels types de projets préférez vous ?

Sebastian Cremers : Le processus de création du catalogue de Bruno Jakob est une belle illustration de la manière dont nous travaillons. Un jour, à l’occasion de la remise du prix Jan Tchichold, Martin Guggenheimer a dit à propos de notre travail “Il y a des livres dont on soupçonne l’identité du designer dès que l’on aperçoit la couverture. Vous ouvrez le livre, et reconnaisse immédiatement où vous êtes, parce que vous avez rencontré cette manière d’aborder le livre par le même studio. C’est vraiment différent quand les livres sont mis en page par Prill Vieceli Cremers. Tania Prill, ALberto Viecelli et Sebastian Cremers ne conservent jamais un style unique, ils s’adaptent à chaque nouvelle commande, chaque sujet et chaque auteur, dès qu’on leur demande de concevoir un livre”.
Notre studio n’a pas une signature propre qui ressortirait dans chacune de nos créations. Nous croyons à la diversité visuelle et à la singularité de chacune des réponses en fonction des contextes. La recherche occupe une part essentielle de notre temps avec le processus de création. C’est le cas aussi pour nos projets personnels, qui nous permettent de creuser encore plus ces approches.

Avez-vous des passions, loisirs ou inspirations particulières qui nourrissent votre travail ?

Tous : Le cinéma, le dessin, les animaux, les poèmes, la musique et l’art, sans ordre particulier…

Avez-vous déjà travaillé avec des clients français ? Percevez-vous des différences dans la manière de travailler avec des clients suisses ou des clients d’autres pays ?

Tania Prill : Non jamais pour un client français. On aimerait beaucoup.
Alberto Vieceli : Il y a beaucoup d’échanges, expositions, conférences et workshops, par exemple au Festival de Chaumont. Tania et Sebastian vont donner une conférence sur Hans-Rudolf Lutz à la HEAR de Strasbourg en mars. Depuis l’année dernière, nous développons l’identité graphique de la fondation Bauhaus Dessau. La collaboration internationale est productive et requiert de voyager, ce que nous aimons. En revanche, nous ne voyons pas de différence particulière entre les pays, à par pour les budgets.

Des conseils à donner aux jeunes graphistes qui souhaitent lancer leur studio ?

SC : Ne pas paniquer !
TP : Ne pas pleurer !
AC : Travailler !

Est-il important de communiquer sur le travail du studio ?De participer à des concours ? Des prix ? Des expositions ?

Tania Prill : Nous tenons des archives sur notre site, pour essayer de rassembler nos commandes, nos créations personnelles, notre travail d’enseignant, nos dates de conférence ou encore le projet de Sebastian “everyday édition”. En ce qui concerne le travail propre au studio, nous nous demandons parfois si, en fait, nous ne tenons pas ses archives pour nous, pour avoir une sorte d’inventaire des projets sur lesquels nous travaillons. D’un autre côté, cette accumulation d’archive rend le site de plus en plus lent.
En ce qui concerne la communication externe, nous envoyons nos projets à quelques festivals et expositions. Il y a quelques évènements que nous apprécions particulièrement.

Vos projets à venir ?

SC : Comme nous l’avons dit, nous travaillons actuellement sur l’identité visuelle de la fondation Bahaus Dessau qui consacre son programme annuel au thème du “collectif”. Nous créons des affiches, des foyers, des magazines tout au long de l’année 2015.
Au début de ce projet, notre approche était de trouver des images issues de la mémoire collective montrant des collectifs créatifs. Par exemple, une photo légendaire des Beatles aurait été placée au même niveau que les images spécifiques et les informations, à propos du Bahaus Dessau. L’identité visuelle elle-même était poussée à un mélange d’identification et de confusion, une combinaison que l’on trouvait intrigante pour cette institution. La limite de ce système fut les copyrights.
Plus les images étaient iconiques moins on avait de chance de les obtenir. Moralité : quand on est un artiste il est permis de reproduire ce qui n’est pas le cas pour les designers graphiques.
De toute façon, nous n’avons pas garder ce système. Plutôt que les images, nous avons choisi du texte. Mais le texte est utilisé comme de l’image. Maintenant nous sommes libres de choisir le collectif qu’on veut, y compris les plus populaires. Désormais tous les collectifs sont égaux, cela dépend juste de la manière dont le public les connait ou non. Le niveau d’identification et de confusion de l’identité fonctionne toujours, mais maintenant dans un langage verbal. Les illustrations juxtaposées aux collectifs apportent des informations sur la nature de ce collectif.

TP : Quand nous avons commencé la mise en page de ce projet, nous avons compris que le studio Experimental Jetset avait un aspect similaire dans son travail “Iconic Band T-shirt”, plus tard nommé &&&-Format. Beaucoup de personnes ont copié cette idée, changeant les noms et produisant leurs propres t-shirt. C’est une conséquence des phénomènes de mode en parfaite adéquation avec notre travail pour l’identité de la Bahaus Dessau.

SC : En octobre, nous publierons aussi un autre livre de notre propre initiative aux éditions Patrick Frey. Nous travaillons depuis plusieurs années sur ce projet. Parallèlement, j’assure le commissariat d’une expo sur la relation existante entre les messages visuels et verbaux, montrant des travaux de Miklos Klaus Rozsa ou encore Hans-Rudolf Lutz. Elle aura lieu à Zurich à partir de fin mai.

TP : Avec Jean-François Bandel et Annette Gilbert, j’organise aussi une exposition sur les publications underground allemande de 1965 à 1975, au Musée Weserburg de Brême.
Nous sommes aussi les auteurs d’un livre sur cette collection qui sera publié par Specor Books. Je suis également invitée par Kali Nikitas pour animer un workshop au Otis College of Art and Design durant la design week de Los Angeles.

http://prillviecelicremers.ch

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