Sandrine Nugue : interroger la lecture des signes au delà de la lettre

Designer graphique et créatrice de caractères, Sandrine Nugue apparaît pour la première fois dans nos colonnes en 2013, avec le caractère Ganeau, qu’elle conçoit durant son année de diplôme. En 2015, elle remporte la commande du Centre national des arts plastiques (CNAP) et créé l’Infini. Depuis, Sandrine Nugue partage son temps entre l’enseignement et ses projets graphiques. Dans le cadre de notre partenariat avec la marque à l’origine de l’outil de gestion de police Suitcase Fusion, nous avons rencontré cette polyglotte du signe.

Comment est né ton intérêt pour la typographie ?

Je me suis spécialisée en création de caractères typographiques à la fin de mes études. Au départ, je voulais tout faire, mais j’avais une fascination particulière pour le détail, le microscopique. Je me suis également intéressée au système d’écriture et ses évolutions, aux raisons de l’apparition ou de la disparition de certaines lettres, de la stabilisation des lettres dans un sens et pas dans un autre, etc. On retrouve cette réflexion dans le caractère Infini, que j’ai conçu suite une la commande du Centre national darts plastiques (CNAP).


Rotation, Expansion, Addition, auto-éditions réalisées par Sandrine Nugue, imprimées en Riso par Paper Tiger!

Peux-tu nous parler de tes derniers projets ?

Je prépare une série d’éditions intitulée « Figures » et édité par Le Signe, Centre National de Graphisme de Chaumont. Ce projet est directement inspiré du travail avec mes élèves et s‘adresse plutôt à un jeune public. Le premier ouvrage « Expansion » sort en librairie le 18 janvier. Il s’agit d’une réflexion sur l’interprétation du signe en tant que forme géométrique. L’idée est de comprendre comment une forme simple, un rond, une ligne, peut révéler une intention, dans une lecture poétique.

Je réalise également une partition de danse pour une performance qui aura lieu sur la place du centre Pompidou au printemps. (la partition de danse est un système de signes qui traduit les mouvements du corps dans l’espace N.D.L.R.). La partition sera interprétée à la fois par les danseuses et le public.
Ces projets me permettent d’interroger la lecture des signes au delà de la lettre.

Comment l’enseignement nourrit-il ta réflexion et ton travail ?

J’enseigne et je dirige régulièrement des workshops en école d’Arts et de Design. J’interviens également dans les écoles primaires et les collèges. J’adore animer des ateliers pour un public qui n’a aucun à priori sur la typographie. Les participants ont souvent une approche très scolaire de la lettre. J’aime jouer avec les perceptions de la lettre et la transgresser pour attirer leur curiosité. L’idée est de proposer une approche joyeuse de la typographie.

En tant qu’enseignant, on est obligé de s’interroger sur les fondamentaux, clarifier notre pensée et réfléchir à la manière de transmettre. L’enseignement fait partie de la recherche. Ce dialogue avec les étudiants et les collègues m’a amenée à réaliser « Figures ».


Workshop en partenariat avec la librairie les Trois Ourses ©Clara-Mourigeau


Workshop « Dessiner grand et petit » organisé dans le cadre de la Biennale de Chaumont, 2017

Comment ta pratique du design graphique influence-t-elle ton travail de typographe ?

Quand je dessine des caractères je les pense en tant que designer graphique. Je conçois la typographie comme un outil sur-mesure. Je préfère dessiner moi-même le caractère de mes projets graphiques car je sais qu’il répondra plus précisément à mes attentes. Pour « Figures », je conçois l’objet total : la typographie, la mise en page, le format, le façonnage. Cela me permet d’avoir une réponse plus globale.

Quel regard portes-tu sur la communauté des typographes ?

Malgré la compétition, une belle dynamique fédère la communauté des typographes au niveau mondial. Je pense par exemple au forum Alphabettes. Dédié aux femmes typographes. Le forum compte actuellement 200 inscrites qui viennent s’entraider et partager leurs préoccupations. Cette initiative soutient la parité et le travail des femmes dans le métier. À ce sujet, d’autres initiatives existent, comme la bourse Beatrice Warde, décernée par le Type Director Club pour aider les étudiantes à terminer un projet typographique.

Comment définis-tu ton identité formelle ?

Mes caractères sont assez marqués avec des formes très généreuses. Certaines personnes n’aiment pas l’Infini car c’est une typographie qui a une forte identité. Récemment une agence m’a contactée pour concevoir un logotype avec une linéale géométrique. Les paramètres sont tellement réduits, qu’il est beaucoup plus difficile de se démarquer. Je suis toujours impressionnée par les typographes qui conçoivent des caractères avec très peu de variations possibles.

Quels caractères t’inspirent ?

À mes débuts j’étais fascinée par la lettre gravée et les incises. J’ai notamment suivi un stage de gravure lapidaire avec Franck Jalleau. Je souhaitais sortir la lettre de son contexte imprimé et lui donner une forme plus sculpturale. L’Infini est inspiré de cette pratique, ainsi que de l’Albertus de Berthold Wolpe.
Les caractères de la fonderie française Olive et notamment le travail de Roger Excoffon ont marqué notre paysage graphique et font partie des formes que j’ai intégrées. J’essaie néanmoins de m’inspirer le moins possible de caractères existants. Je préfère que mes références apparaissent seulement comme des citations.


« Orientation », typographie et lettres pochoirs

Comment appréhendes-tu la création d’un caractère ?

Quelques mots suffisent pour donner une orientation au caractère. Dans un premier temps, l’important est de trouver une harmonie entre tous les signes. Ensuite, chaque signe peut avoir plusieurs propositions. Je questionne toujours des lettres de l’alphabet basique.
En 2016, j’ai reçu une commande du designer graphique Thanh Phong Lê pour la signalétique d’une résidence étudiante à Roubaix, conçue par l’architecte Bathilde Millet. L’intention du commanditaire était d’obtenir un caractère de style géométrique et des lettres pochoirs. Cela m’a amenée à identifier le squelette à minima de la lettre puis de jouer avec la reconnaissance pour obtenir des caractères à la limite de l’abstrait. L’Orientation sera distribuée par une fonderie très prochainement.

Quel retour peux-tu nous faire sur la réception de l’Infini ?

L’objectif du CNAP avec ce projet, était de concevoir une typographie gratuite et disponible pour tous. L’Infini a été diffusée bien au-delà de nos espérances. À ma grande surprise, je constate que la typographie fait l’objet d’usages très différents, parfois complètement en dehors du cercle des designers ! Je l’ai retrouvée par exemple sur la bâche d’un homme faisant le tour de France en charrette, sur des supports de protestation contre la loi travail. À l’étranger, le caractère a également rencontré le succès. Il est par exemple utilisé pour le menu d’un restaurant au Mexique, pour une série d’éditions en Norvège, ou encore dans un marché de Noël à Montréal.
Le succès est tel qu’une deuxième commande publique a été émise par le CNAP et remportée par Alice Savoie. Le caractère sortira prochainement !

Comment vois-tu la connaissance du grand public en matière de
typographie ?

En France, la typographie passe clairement au dernier plan. Malgré le regain d’intérêt pour cette discipline ces 10 dernières années, elle reste méconnue, même chez les graphistes. Je consacre une grande part de mon temps à parler des licences et de la propriété intellectuelle auprès des clients. En tant que designer graphique, on a un gros travail de pédagogie à faire pour montrer la valeur de ce savoir-faire.

Propos recueillis par Astrid Fedel

Suitcase Fusion développé par Extensis est un outil professionnel qui permet d’organiser vos polices sur par projets, par client ou selon le critère de votre choix que vous travaillez sous Mac Os ou en équipe surun serveur. L’aperçu permet d’identifier rapidement la police la plus adéquate pour vos projets.

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