Scopitone 2015 : Robyn Moody cultive les bonnes ondes

Quand le festival Scopitone ouvre ses portes, la ville de Nantes devient pendant quelques jours la capitale de la musique électronique et de l’art numérique. Avec une programmation jour et nuit, sans cesse retravaillée et toujours plus pointue, la manifestation s’interroge sur les limites de ces arts qui utilisent les nouvelles technologies comme matière.
Les nombreux artistes invités témoignent de la vitalité de cette scène émergente et pour cette édition 2015, c’est le concept de lumière qui guide l’ensemble des installations exposées. Parmi eux, l’artiste-chercheur Robyn Moody débarque avec « Wave Interference », une sculpture cinétique derrière laquelle se cachent de nombreuses questions sur notre société. Avant l’inauguration du festival, le 15 septembre prochain, le Canadien a accepté de partager avec nous, quelques secrets de son installation qui sera présentée au Château des ducs de Bretagne.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Robyn Moody et je suis un visual artist travaillant principalement sur des sculptures cinétiques. Mon travail incorpore souvent du son et des appareils électroniques.

Comment vous vous-êtes orienté vers l’art numérique et quel sens chercher vous à transmettre via cette pratique ?

Je n’ai jamais fais de distinction entre l’art numérique et les autres formes d’art visuel et je continue avec cette approche. Mais je pense que je suis venu à l’art numérique quand j’ai commencé à travailler sur des films, il y a 20 ans et que je réparais des vieux projecteurs. Les films au format 16mm utilisaient des formes de lumière et de noir pour reproduire les sons, je me suis alors intéressé à l’électronique derrière ce système, et aux formes mécaniques qui alimentent le film à travers le projecteur.

L’idée que j’essaye de transmettre est toujours de nature politique, prônant une position pro-science. Wave interference, par exemple, évoque en partie, la peur ressentie face aux nouvelles technologies. Mais il y a plusieurs sens derrière cette installation, ce qui la rend difficile à placer dans une catégorie.

Généralement, mon travail est suffisamment attrayant et un peu hypnotique pour essayer de garder le spectateur, le pousser à chercher des éléments derrière l’œuvre, qui ne sont pas visibles dès le premier regard. Je tends à espérer que ces idées sociales et politiques que j’incorpore au moment de la création se transmettent aux visiteurs. je souhaite qu’ils prennent du temps pour observer l’installation. Ce souhait n’est pas toujours raisonnable, parce que parfois il faut des connaissances spécifiques pour effectuer les connexions entre l’installation et le message. Pour aider le public je donne parfois à contre cœur des clés de lecture dans le texte de présentation.
Pour moi ce qui est important, c’est de ne pas renoncer à ses idées lorsqu’on élabore son travail. Finalement, l’art est fait pour ça. Si quelqu’un passe devant une de mes œuvres avec pour simple réaction de se dire « ça à l’air cool », alors je suis un peu déçu.

Vous êtes au Scopitone pour votre installation Wave Interference, pouvez-vous la présenter et décrire votre relation avec la lumière ?

Wave Interference est une sculpture cinétique élaborée à partir de 88 tubes, ondulés et fluorescents, sous la forme d’une cascade de lumière. À côté des tubes, on trouve un orgue ancien qui accompagne l’œuvre en musique. La bande-son est composée de lentes variations sonores infinies et rappelle un film d’horreur. 4 radios placées dans les coins de la pièce jouent en même temps. La vague de lumières remémore le monolithe noir de 2001 : l’Odyssée de l’espace, puisqu’elle est une installation mystérieuse et étrangement attrayante.

Les tubes fluorescents sont majoritairement masqués, seul une ligne de 1mm de lumière est visible. C’est une référence partielle à la fente d’Young, expérience de physique quantique qui met en évidence la nature ondulatoire de la lumière, c’est à dire qu’elle se comporte à la fois comme une onde et une particule. Ceci est intéressant pour moi car c’est une des trouvailles mystérieuses de la science, et nous vivons aujourd’hui avec cette découverte, à travers les technologies que nous utilisons. En même temps, « quantum » est un terme qui sonne scientifique, mais que les menteurs et charlatans utilisent pour vendre des remèdes miracles, de l’énergie de guérison ou autres conneries.

Quand j’avais l’habitude de tourner avec des films 16mm, je récupérais le rouleau et le regardais avec différentes bandes-son. Les différentes musiques créaient un effet particulier sur une même séquence qui tour à tour semblait sombre, stupide ou édifiante. L’orgue qui joue sur le thème de l’horreur est ce qui interfère avec l’onde lumineuse. Il impose un sentiment de peur sur un objet qui est beau et mystérieux.

Les radios autour de la salle s’inspirent des théories du physicien Richard Feynman à propos des ondes. Particulièrement des ondes radiophoniques qui sont partout autour de nous, en permanence, dès que nous avons un appareil qui permet de les détecter. Cela amène à l’esprit les craintes qui se développent lorsqu’il y a une prise de conscience des effets invisibles que produisent les appareils électroniques comme le téléphone portable. Au moment ou je vous dis cela, les ondes de 7 wifi différents passent à travers moi. Cela ne me concerne pas et ne m’effraie pas, comme je comprends que ces rayonnements ne sont pas ionisants.

Cela n’a pas empêché ceux qui profitent de la peur, de créer et de perpétuer des mythes sur les dangers de ces ondes inoffensives. Le mouvement anti-science est très cynique, et comme l’orgue, il impose des sentiments de peur sur les choses qui devraient à l’inverse susciter de l’émerveillement.

Quant à ma relation avec la lumière, je ne peux vraiment la définir. Elle a toujours été importante pour moi dans la façon dont je présente le travail, en ce qu’elle permet de créer une ambiance appropriée à l’expérience de l’installation. Même si je fais des objets d’art, je tends à penser plus en terme d’expérience, et cela implique l’utilisation de la lumière , de manière à transporter le spectateur. Lorsque la lumière est partie de l’objet, elle est pour moi une matière utile, comme pourrait l’être la peinture.

L’installation produit une partition sonore infinie. Qu’est ce que l’art visuel peut apporter à la musique ?

La présence visuelle d’une chose avec de la musique peut engendrer un dialogue entre ces deux éléments. J’ai mentionné plus tôt l’effet que le son peut avoir sur un objet, cela peut créer un esprit ou une narration, qui ne pourrait exister sans la partition sonore. Dans le même sens, l’objet visuel peut permettre de s’arrêter sur certains aspects de la musique. Si par exemple, tu as une bande-son qui inclut des bruits de chats ou chiens, mais que sur l’image, seuls des chats sont visibles, alors l’attention sera par nature portée davantage sur les bruits de chats. Mais bon c’est une théhorie que je viens de développer, à l’instant, donc ce n’est peut être pas vrai…

Comment voyez-vous l’art numérique dans le futur ? 

Tout d’abord, il faut préciser que je tends à ne pas utiliser d’ordinateur dans mon travail, donc je ne suis même pas certain que je me situe dans la catégorie de l’art numérique. Je pense néanmoins que la distinction entre art numérique et d’autres formes d’art visuel va disparaître. Il y a beaucoup de commissaire qui pense pareil et ceux qui n’en ont pas conscience devraient probablement changer de métier.
Certains artistes vont continuer à travailler sur des matériaux plus traditionnels, et ceux qui sont portés par la technologie, vont l’exploiter. D’autres vont être tellement épris par la technologie qu’ils vont oublier d’inclure des idées dans leur travail. Mais cette dérive évolutive existe pour toutes les formes d’art. Je ne suis pas tellement en mesure d’imaginer où se les limites de la technologie, car je ne porte pas beaucoup d’attention à cette question.
Ce n’est pas plus qu’une prédiction, je sais, mais fondamentalement les distinctions imaginaires entre art numérique et les autres formes d’art visuels vont disparaître. Certaines personnes vont faire de bon travaux, d’autres produiront de l’ennuyeux, peu importe le matériel de départ.

http://www.robynmoody.ca
http://www.scopitone.org/

Photos : M N Hutchinson

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