Shane : l’illustration point à point

Une expo personnelle chez Sergeant Paper (du 7 au 22 avril) et la sortie de son tout premier livre, Shane s’apprête à vivre une nouvelle expérience. Il faut dire que mercredi 23 mars, le jour où nous lui avons rendu visite, l’illustrateur parisien fêtait seulement ses 27 ans. Depuis sa sortie d’école, il y a 4 ans, il s’adonne à un travail colossal entre commandes et travaux personnels. Point à point, il s’est construit une place dans le milieu concurrentiel de l’illustration.

« Excuse-moi, je n’ai pas eu le temps de ranger… Je viens de recevoir une commande pour la fin de la semaine. Parfois, j’ai l’impression que les clients ne comprennent pas le temps que mon travail peut prendre ». Shane nous accueille dans son petit atelier du 11e arrondissement, installé au cœur d’un espace de coworking. Les quelques peintures et affiches aux murs, la bibliothèque, les pochettes à dessin, les nombreux carnets, crayons et bombes nous donnent tout de suite quelques indices sur son univers. Nous avons affaire à un passionné de graffiti, discret, qui consacre toute sa capacité d’expression à ses créations.
Un regard furtif sur sa table à dessin suffit pour comprendre que la patience et l’observation sont également deux qualités qu’il cultive. « Mon grand père maternel était serrurier et et mon grand père paternel coutelier. Mon père a pris la suite. J’ai toujours aimé regarder les petits détails qui ornaient les pièces qu’ils fabriquaient. Ce sont des savoir-faire qui n’existent presque plus ». En se lançant dans l’illustration à la main, Shane poursuit cette histoire de famille. Un goût certain de l’artisanat qu’il entend bien moderniser, y apporter les influences de son époque, quitte à mélanger les références !


Suivre Shane :
Site web : http://www.shanehello.com/
Instagram : http://www.instagram.com/shanehello


Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Je suis illustrateur, je m’appelle Shane et j’ai 27 ans aujourd’hui !

Qu’est ce qui t’a conduit à l’illustration ?

Le graffiti au début, ensuite, je pensais à une carrière dans le domaine artistique, mais on m’a toujours dit que ça ne payait pas, que je ne gagnerais jamais ma vie, donc je me suis orienté vers un domaine plus commercial : l’illustration et les collabs avec les marques.
À terme finalement, j’aimerais bien devenir artiste. L’illustration est une voie un peu détournée pour arriver à mon but.

À quel âge as-tu commencé le graff’ et quel a été le déclencheur pour passer à l’illustration ?

En fait, j’ai commencé à peindre à 11-12 ans. Je finissais l’école à 16h30 et mes parents, eux, travaillaient jusqu’à 19h30. Donc, j’avais un peu de temps à perdre à Caen, ma ville d’origine.
À l’époque, je faisais beaucoup de skate et c’est un univers qui a toujours été très entouré par le graffiti. J’ai donc commencé à m’y intéresser et au final, je suis complètement tombé dedans. J’ai fais pas mal de conneries… Mais à force de conneries, tu finis par te lasser. Je me suis décidé à rentrer dans une école et vers 22-23 ans, je me suis vraiment bougé. Je me suis dit qu’il fallait que je me réveille, que j’arrête d’être flemmard, que j’essaie de commencer un truc bien et d’aller au bout. Aujourd’hui, on me dit souvent que je suis patient dans mon travail, mais j’ai 22 ans de dilettante à rattraper.

Donc, tu es passé par une école d’art graphique ?

En fait, j’ai fait une école de design graphique qui s’est super mal passée. Une tellement mauvaise expérience que je ne préfère même pas en parler. Après mon passage dans cette école, j’ai fait un tour éclair en agence et à ce moment, j’ai vraiment commencé à dessiner.



Pourquoi l’illustration au point ?

Quand je me suis vraiment mis au dessin, je suis tombé sur une vidéo qui m’a vraiment marquée. Miguel Endara y réalise un portrait de son père, écrasé sur une vitre, à partir de 3,2 millions de points.
Depuis longtemps, j’aime beaucoup le tattoo aussi et, la machine à tatouer, c’est justement des points.
En voyant cette vidéo je me suis dit « c’est vraiment cool » et j’ai commencé à dessiner un pistolet avec cette technique. Je l’apprécie parce que le rendu est esthétique, graphique, que ce n’est pas du crayon à papier. L’encre est une chose qui reste vraiment. Je m’y suis donc plongé à fond et j’ai pris le temps de maitriser la technique.

Le concept de mon travail, c’est plutôt de ne pas avoir de concept.

Vois-tu des passerelles entre les pratiques du graffiti et de l’illustration ?

Dans les idées, oui. Par exemple dans le graffiti, j’essaie d’apporter des inspirations de la gravure ou de la lithographie à l’ancienne. Amener ce genre de différences permet de se démarquer, créer de nouveaux styles et s’enrichir personnellement.
À l’inverse aussi. Faire un truc qui vient de la rue dans une illustration à la base très classique, peut vraiment apporter un supplément. C’est un peu comme la cuisine, c’est du sucré salé et c’est marrant. Comme si tu faisais une blague dans une peinture classique.

Comment définis-tu ton style, ton approche ?

Le concept de mon travail, c’est plutôt de ne pas avoir de concept. Je cherche à faire des choses jolies, pas trop intellectuelles, parce que je ne le suis pas. J’aime beaucoup l’histoire, mais me tordre la tête pour passer pour quelqu’un d’intelligent, ce n’est pas mon but. Je fais des choses jolies et si en plus, elles peuvent faire rire, c’est déjà bien. J’essaie toujours de garder un côté positif dans mes illustrations.



Ton univers est très riche, une chose simple se transforme en objet hybride et singulier. As-tu une méthode pour développer tout cet univers ?

Dans le livre que je vais sortir par exemple, chaque case est une petite histoire. Je ne cherchais pas à raconter une histoire de Tintin, mais plutôt de produire de l’imprévu. Je voulais casser ce côté BD où tu regardes une suite de cases que ton cerveau parcourt machinalement. 3 pages plus tard parfois, tu te demandes ce que tu as lu…
Je voulais un objet dans lequel on peut entrer de différentes manières, s’arrêter quand on le souhaite pour se laisser aller. L’idée est aussi que chaque fois qu’on le parcourt, il soit possible de découvrir de nouveaux éléments.

Tous ces éléments graphiques, d’où proviennent-ils ?

Je trouve une grande partie de mon inspiration dans les livres. Par exemple, j’en ai un que j’ai chiné et qui regroupe tous les billets de banque du monde entier. Je trouve ça génial. J’essaie de trouver des petits trucs dans ce type de livre. Ensuite je vais mélanger ces éléments avec une autre culture qui est complètement à l’extrême. Mais les deux, quand tu les mets ensemble, ça peut créer quelque chose.
Il y a l’art déco américain aussi. On parle tout le temps de l ‘art déco français, mais par exemple, j’ai un livre sur l’art déco américain et j’y découvre plein de choses. J’ai aussi un livre sur tous les uniformes de l’armée, qui montre les différentes tenues en fonction des pays.
Je pense que toutes les formes marchent entre elles. Il faut juste aller les chercher. Parfois, il y a des formes qu’on a tellement l’habitude de voir, qu’elles ne deviennent plus intéressantes. Je cherche des inspirations les plus opposées possibles, pour que le résultat soit original.


Pour la commande tu suis le même processus ?

Ça dépend du brief. Parfois l’univers m’est imposé. Donc, tu réponds à ce qu’on te demande. La commande peut te choisir pour un trait et imposer un univers, parfois elle te laisse beaucoup plus libre.
Quant à mes illustrations persos, je n’ai pas de brief et j’essaie de ne pas m’en imposer à moi-même.

Tu es autodidacte de l’illustration, quels ont été tes étapes d’apprentissage ?

Ce qui a compté le plus, c’est le temps. Sur la durée, j’ai appris de mes erreurs. À force de m’exercer, je me suis rendu compte par exemple que j’utilisais toujours la même trame pour aller du noir jusqu’au blanc. Aujourd’hui, je vais utiliser plusieurs formes de stylos ou différentes tailles de mine pour arriver à faire un dégradé plus rapide et plus régulier. C’est des choses que j’aurais bien voulu savoir au début.



Quels sont tes outils favoris ?

J’aime beaucoup le Rotring, le stylo en général. J’utilise le crayon à papier pour les esquisses. J’adore la peinture, mais je n’ai pas le temps d’en faire. La bombe évidemment.
Il y a aussi l’ordinateur qui m’intéresse de plus en plus. Je commence à découvrir toutes les possibilités que le numérique offre en terme de détails. On peut repousser les limites du dessin avec. Le stylo et l’ordi sont deux choses différentes, je ne peux pas dire que l’ordinateur soit plus simple, d’ailleurs, c’est impossible de reproduire un coup de crayon…

Peux-tu nous parler de ton livre et de ton expo chez Sergeant Paper ?

Mon livre, c’est un projet que j’ai commencé il y a 4 ans, à la sortie de mon école. Il regroupe des planches à thème, avec des micro-histoires dans chacune des cases. C’est un travail qui a été fait en grande partie avec des techniques traditionnelles, mis à part deux pages.
Pour moi, c’est un petit aboutissement, il y a beaucoup de projets dans ce livre que j’ai hâte de montrer.

Avec Sergent Paper, on va aussi sortir pas mal de prints. Le livre est en A3, mais, une grande partie des pages sera reproduite sur des 50x70cm. Ça va être une expo plutôt cool et c’est surtout ma première tout seul. Je pense que les personnes qui apprécient mon taff vont pouvoir découvrir de nouvelles choses.


Montrer ton travail sur internet et les réseaux sociaux, c’est important pour toi ?

Oui. Mon premier taff je l’ai eu avec Violaine & Jeremy. Mais ensuite, mes premiers gros contrats sont venus par mail, par des internautes qui ont vu mon portfolio. Aujourd’hui, je n’ai pas d’agent. C’est moi qui gère mes commandes et internet est fabuleux pour ça.
Après sur les réseaux, il y a une sorte de jeu. C’est amusant parce que la vision des gens sur une personne qui a 15K de followers sur Instagram, va être plus sérieuse, que sur une autre qui en a que 200.
On est dans une période ou internet crédibilise, à tord ou a raison, le travail. Alors, je ne peux pas dire que je prends un plaisir fou à générer une présence sur les réseaux sociaux, mais je le fais.

Un conseil à des personnes qui souhaitent se lancer dans l’illustration ?

Travailler beaucoup.
Si vous voulez avoir une vie sociale, il faut oublier.
Savoir reconnaître les erreurs que les autres ont faites, mais surtout pouvoir identifier les siennes. L’auto-critique est extrêmement importante dans ce travail.

Ta journée type ?

Je travaille 7/7, je ne prends pas beaucoup de vacances, mes journées de travail font entre 7 et 48 heures.

On te souhaite quoi pour la suite ?

Du courage pour le 2e livre.

Propos et photos recueillis par Charles loyer.

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