Theo Contestin, de retour de Buenos Aires

L’exposition Fiesta Gráfica s’est tenue jusqu’au 7 mai, à la Maison de l’Amérique Latine. Elle a montré l’émulation créative des affichistes officiant outre-atlantique. La créativité de ceux que l’on ne connait pas ou que trop peu. Les affiches culturelles, l’art urbain et démocratique par excellence, empreintes d’histoires et d’enjeux forts, s’installent dans l’espace muséal. Les 26 artistes présentés sont animés par le désir d’interpeller et de susciter le débat. Si les façons de faire divergent, les intentions demeurent similaires. Bercés par un continent à l’histoire forte et tumultueuse : colonisation, fractures sociales, dictatures et crises économiques, les graphistes d’Amérique Latine ont énormément à dire !

étapes: laisse la parole, dans une série d’articles, à ces graphistes et affichistes qui n’ont pas peur de partager ce qu’ils pensent et qui œuvrent, par le graphisme, en faveur du collectif, pour une société plus juste. à lire en espagnol

Avec Buenos Aires, portrait d’une mégalopole, tu montres une ville où le graphisme se rencontre aux coin des rues…

J’ai filmé Buenos Aires, à l’IPad, en compagnie de Michel Bouvet lors des trajets au cours de son workshop. À Buenos Aires, il y a de peinture à même le mur. J’avais malgré tout un regard extérieur j’ai trouvé çà très étonnant. Les couleurs principalement. Dans les quartiers populaires, les murs sont peints en vert pomme, en couleurs vives.

Dans la province de Buenos Aires, beaucoup d’affiches promeuvent la Cumbia ou le rock alternatif. Elles sont très intéressantes d’un point de vue typo, travaillées en sérigraphie ou à la presse typographique. Elles sont réalisées par des lettristes, qui possèdent encore des machines au plomb. Ils en profitent pour jouer de dégradés de couleurs avec l’encre… Certains parmi eux signent leurs créations. Ils sont spécialisés dans la typographie, la peinture en lettres, et en ont fait leur métier. Ils ont surement une certaine culture du design graphique, sans se considérer pour autant comme graphistes. Federico Cimatti emprunte leurs codes pour faire des affiches poétiques. Il les imprime sur de vieilles presses Heidelberg au plomb, détournées au bénéfice de ses travaux personnels.

Story Board, Buenos Aires Portrait d’une mégalopole

Par ailleurs, les campagnes politiques sont peintes à même les murs, sur des espaces réservés et loués à cet effet. Des noms de personnalités politiques s’étalent en lettres géantes sur 15 mètres. C’est un mode normal de communication. Puis, c’est repeint en blanc avant d’accueillir un autre nom. Cela est relatif à la culture des fileteado (ndlr – Le fileteado évoque un style de peinture et de dessin décoratif typique de la ville de Buenos Aires : des polices gothiques ou cursives, des spirales, des teintes vives, la mise en relief d’un mot, grâce à des effets ombrés ou des perspectives superficielles, et des motifs stylisés principalement à base de feuilles, d’animaux, de cornes d’abondance, de fleurs et de pierres précieuses).

Tes liens avec l’Argentine s’entremêlent avec un ancrage familial dans le milieu artistique…

Ma grand-mère, qui a vécut dans la région argentine de Misiones était une artiste peintre assez reconnue dans la région. Elle a eu pour maître Lino Enea Spilimbergo. C’est un peu la pionnière dans la famille. Ma mère, Maria Spinnato, a étudié aux Beaux Arts, mais l’école a fermé sous la dictature (1976-1983, ndlr), elle a alors rejoint l’école de céramique de Buenos Aires. Aujourd’hui elle peint de l’abstrait, dans un style assez pop et avec beaucoup de couleurs. Mon oncle, Ignacio del Lucca, est peintre sur place.

Bien que vivant en France, ou ailleurs (en Afrique du Sud, notamment), je passais toutes mes vacances d’été en Argentine. Même pendant mes études, je travaillais une partie de l’été, dans l’optique de me payer mon voyage en Argentine le temps restant. Depuis tout petit, je me disais que j’y retournerai.

Une fois diplomé de l’école Penninghen, tu as levé les voiles ! Mais avec une idée en tête…

Après le lycée, je me suis engagé dans la préparation du Master Direction Artistique, Arts graphiques et Numériques à Penninghen. La première année, ainsi que le passage en deuxième, ont été difficiles et exigeants. En troisième année, j’ai découvert, via les cours de Muriel Paris, les travaux de Michel Bouvet et Michal Batory. Comme quelques années auparavant face aux esquisses de Picasso, ce fut un choc visuel. Ca m’a vraiment marqué, comme quelques chose qui reste en tête.

Travail de signalétique pour l’exposition Un voyage aéropostal

Et incroyable, en master j’ai Michel Bouvet en professeur. En 2012, il a organisé une collaboration avec le Musée de la Poste. En premier lieu, les élèves devaient créer une affiche pour une exposition fictive. Puis dans un deuxième temps, concevoir le contenu de cette dernière afin de la concrétiser : des timbres, des tampons, des enveloppes… Ces derniers retraçaient l’histoire de France, avec par exemple l’arrivée des congés payés… Michel a confié à mon groupe la signalétique de l’expo, mais face à la charge de travail que nous avions, pour ce projet et à coté, plusieurs ne pouvaient par participer. Finalement, j’ai donc pris en charge des textes, l’agencement, et la création d’un caractères, basé sur la Futura.

Après cette collaboration avec Michel, et alors qu’il était mon tuteur de mémoire, je me suis mis en tête de le faire revenir sur le continent latino-américain qu’il connait déjà bien.

Tu arrives en Argentine avec l’idée de t’y installer en tant que graphiste. Comment cela s’est-il passé ?

J’arrive en 2013 à Buenos Aires. J’entreprends une formation à l’université en tant que concepteur de lettres/dessinateur de caractères dirigée par Ruben Fontana, que je n’achève pas souhaitant avant tout travailler. Ce que je fais, chez l’agence Tholön Kunst, que je quitterai bientôt, à la recherche de projets de graphisme culturel. Je rejoins alors Café Imagen, aussi pour 6 mois. L’agence travaille également pour des entreprises, mais j’ai l’occasion de travailler pour des institutions culturelles, ou d’aider l’agence dans son travail pour le théâtre Coliseo.

Puis fin 2013, je rejoins le studio Lo Bianco, tenu par Juan Lo Bianco. Il travaille le graphisme, la signalétique d’exposition, avec la production de catalogue et une partie curatoriale, exclusivement pour la culture. Il co-édite aussi des livres d’art et de photographie. Enfin, il est chargé du graphisme de la revue culturelle Todavía, publié par la fondation OSDE.

Grâce à Juan Lo Bianco,tu concrétises ton souhait de faire venir Michel Bouvet sur le sol argentin…

Sous sa direction, un cursus en 2 ans se créé à l’Institut d’art Mauricio Kagel au sein de l’Université San Martín à Buenos Aires. En parallèle d’ateliers et de cours, il veut créer une dynamique de workshops ; le Cycle graphique contemporain de l’UNSAM. C’est l’occasion d’inviter Michel ! En plus du workshop qu’il anime, ses travaux d’affiches et de photo sont présentés dans deux expositions dont Juan me confie la signalétique. Ca c’est en juin 2015. J’assiste Michel dans son workshop, puis le programme se réitère en octobre 2015 avec Ruedi et Vera Baur, et en octobre 2016, avec Michal Batory. Je suis leur traducteur et professeur assistant.

À ce sujet… qu’en est il de la formation de graphisme en Amérique Latine ?

En Amérique latine, le métier de graphiste est né de l’architecture, éventuellement des Beaux-Arts. Jusque les années 90, il n’y avait pas de formations de graphiste au sens propre, les gens se formaient sur le tas. Désormais, il y a beaucoup d’étudiants dans les cours de graphisme en Amérique Latine. L’exposition Fiesta Gráfica a rendu hommage à cet essor, ce boom graphique qui existe depuis plusieurs années, par delà les problèmes économiques, et toujours en lien avec le social.

Travail éditorial pour Planeta

Reprenons le fil de l’histoire. Après avoir passé 3 ans à travailler au sein de studios, tu te lances en freelance, toujours à Buenos Aires. Que peux-tu nous dire de cette expérience ?

Début 2016, j’ai démarré en tant qu’indépendant tout en continuant à collaborer avec Juan sur Todavía. J’ai fais un livre pour l’artiste Viviana Blanco. J’accorde beaucoup d’importance à l’aspect curatorial, éditorial. Ensuite, j’ai travaillé pour plusieurs maisons d’édition. Pour les Editores Argentinos, qui publient des classiques de littérature anglaise, espagnole ou latino-américaine, j’ai réalisé des couvertures et des illustrations intérieures pour des livres de Beckett ou Sam Shepard. Pour le groupe éditorial Planeta diffusé en Amérique Latine, j’ai travaillé sur la mise en page d’éditions au sujet de la musique, ce qui m’a plu car j’ai été formé au Conservatoire au piano et au saxo. Notamment pour David Bowie, Leonard Cohen ou le groupe argentin Les Luthiers. C’est génial car j’étais en dialogue avec les éditeurs, aussi bien qu’avec les auteurs. J’ai également collaboré avec les Editions Monte Hermoso ou la galerie d’Art Palatina pour laquelle j’ai réalisé un livre au sujet de mon oncle.

Comment est-ce de s’installer en freelance ?

Au début, c’était difficile. J’avais la revue Todavía avec laquelle je continuais à collaborer. Après, c’est le réseau. Un correcteur de la revue m’a recommandé auprès d’une maison d’édition. L’important est de trouver des clients qui peuvent te confier des projets sur le long terme, le mieux est d’avoir du régulier, plutôt que des projets uniques, çà c’est plus risqué… et bien sur un peu de temps pour des projets personnels.

Économiquement, çà n’a jamais été facile. Au départ, on n’est pas forcément bien rémunéré mais on s’arrange. Le salaire minimum sur place est de 400 euros, 20 000 pesos mais le coût de la vie est similaire à celui en France. Au début des années 2000, il y a eu une crise économique terrible, les banques étaient en faillite. Il y a eu une importante inflation et le pouvoir d’achat a chuté. Depuis, il y a des mini-crises. Maintenant, les gens cherchent à épargner. Tout cela se traduit dans les commandes. Moins d’argent = moins de commandes, ce qui peut-être frustrant. Cette situation donne d’autant plus de force pour mener à bien des projets et permet toutefois de varier les expériences.

En 2016 et 2017, j’avais de plus en plus de projets mais depuis 2018, je travaillais plus pour gagner moins. En mai-juin de la même année, la situation a empiré avec un taux de change de 1$ pour 40 pesos contre 1$ pour 20 pesos auparavant. Les commandes de livre ont été repoussées, les livres ne s’imprimaient plus. Les décisions viennent d’en haut et cela bloque tous les acteurs de la chaine. Plusieurs de mes clients ont simultanément ralenti le rythme. C’est actuellement un contexte particulier ou tout bouge.

Mais j’ai décidé de revenir à Paris, en quête de stabilité. J’espère bien sûr retourner en Argentine de temps en temps. Mon idéal serait de connecter les deux pays, travailler à distance.

Affiche pour la Bienal del Cartel de Bolivia (Biennale de l’Affiche de Bolivie 2019)

Justement, ton année 2019 démarre bien. Après avoir été exposé à Fiesta Gráficà, une de tes affiches a été sélectionnée pour la Bienal del Cartel Bolivia (BICeBé 2019). En quoi est-ce important pour toi d’ envoyer tes projets dans les biennales et quelle est la popularité de ce genre d’évènements en Amérique Latine ?

J’ai proposé à deux reprises des affiches pour des biennales. Pour la 12ème édition de la Bienal Internacional del Cartel en México (BICM 2012), dans la catégorie Affiches politiques/sociales, j’ai réalisées trois affiches en commémoration des 30 ans de la guerre des Malouines entre l’Argentine et le Royaume-Uni. Une des trois affiches avait été exposée à la biennale, au Musée Franz Mayer et au Musée Arocena. 
Pour le 10ème anniversaire de la Bienal del Cartel Bolivia (BICeBé 2019), dans la catégorie Affiches inédites sur le thème de la désinformation, j’ai envoyé deux affiches, et une vient d’être sélectionnée pour être exposée à La Paz, du 18 au 23 novembre 2019. 
Très populaires en Amérique Latine, mais aussi au niveau international, ces deux biennales d’affiches font parties des convocations de design graphique et arts visuels les plus importantes au monde.
La Bienal del Cartel Bolivia a reçue cette année près de 11.000 propositions d’affiches venus de 87 pays, parmi lesquelles 340 ont été sélectionnées pour exposer. La Bienal Internacional del Cartel en México est quant à elle une des trois plus anciennes du monde et la première dans son genre en Amérique.

Ces biennales travaillent aussi en collaboration et en dialogue avec différentes institutions culturelles et académiques. Elles ont pour objectif de d’offrir un espace pour promouvoir et diffuser la culture visuelle universelle. Espace de réflexion et d’échange des savoirs et des cultures, elles renforcent et rappellent le sens, le rôle, et la responsabilité du design graphique dans notre société. La responsabilité de communiquer un message, d’éduquer à travers celui-ci. L’affiche représente en ce sens une pièce de communication indispensable, complexe dans sa réflexion et construction, rapide et précise dans sa manière de communiquer un message. 
C’est dans ces valeurs et cet engagement que je m’identifie, et où je vois du sens et j’attache de l’importance quant au fait de participer à ces événements.

Quelles sont tes sources d’inspirations et à quoi aspires-tu pour la suite de ta carrière, à Paris, donc !

Je suis curieux de la culture en général. J’aime tous les thèmes. Pour moi, les sciences ou l’astronomie sont aussi de la culture. Le design graphique est au service de cela. J’aime travailler avec les maisons d’éditions car elles balaient différents aspects de la culture.

Durant mes études, je me suis aussi intéressé au graphisme en Argentine (entre autres), par exemple Ruben Fontana, Alejandro Lo Celso, José Scaglione, cofondateur de Type-Together, Alejandro Paul, El Fantasma de Heredia… Kiko Farkas, et Rico Lins font parti de mes références… Je suis curieux du graphisme suisse, américain, anglais. J’aime beaucoup SPIN à Londres. Au delà, mes autres influences sont José Diniz (Brésil) en photo, les éditions de Xavier Barral, Michel Bouvet et Michal Batory, Roman Cieslewicz, de Valence, Ruedi Baur. Je trouve intéressante la poésie de leurs images. Il y a des métaphores dans leurs images, qui créent de la poésie, des écritures personnelles, des synthèses en une image. Leur démarche artistique est au service d’un public. À leur manière, je ne me base pas sur l’image en tant que résultat, mais sur la poésie qu’elle dégage et la façon de la travailler l’image, quitte à aller plus vers l’expérimental ou l’abstrait. J’aime aussi leur usage de la couleur, la symbolique, cela me parait l’essence de notre travail et la base d’un dialogue avec quelqu’un.

Je me positionne plus dans le graphisme éditorial, imprimé, je défends le livre. C’est en lien avec ma personnalité. Petit, je lisais, des BD, les revues Sciences & Vies, mes parents m’amenaient chez les libraires. Ma mère m’achetait des livre d’art. Le livre est pour moi un objet sacré, un moyen de diffuser les cultures. Une publication est une identité visuelle en soi, une couverture se traite comme une affiche. L’édition rassemble plusieurs secteurs du graphisme : curation, typographie, images…

Photos d’un voyages dans les Andes qui vont donner lieu à un futur projet.

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