Travail & réflexion sur l’identité visuelle des régions et départements

Comment représenter visuellement une collectivité territoriale ? Comment éviter que le politique prenne le pas sur l’intérêt général ? Y a-t-il des évidences graphiques ? Toutes ces questions, le jeune designer Raphaël François, se les est posées pendant plus d’un an, depuis qu’il s’est lancé dans un fastidieux projet personnel baptisé « Étendard ». Il partage avec nous aujourd’hui son travail de réflexion et de création sur la thématique de l’identité des territoires français (régions et départements).

L’identité visuelle des collectivités territoriales est autant un sujet passionnant pour les graphistes qu’un exercice délicat. Concevoir un logo pour une ville, une région ou un département n’a rien d’un travail ordinaire. Sa dimension publique réclame une forte connaissance du territoire et une véritable exigence graphique pour recueillir l’approbation des citoyens. Depuis plusieurs siècles, ces entités ont une représentation graphique et celles-ci n’ont eu cesse d’évoluer.

Le travail fictif proposé traite de l’identité territoriale pré-2016. Son objectif est de réussir à créer une image commune fédératrice via un équilibre entre les symboles importants, l’histoire, la nécessité d’une justesse technique et une approche graphique moderne, en adéquation avec notre époque. On comprend bien avec tous ces éléments que malgré l’uniformisation voulue des identités territoriales, le travail est de taille. La reconnaissance formelle initiale laisse ensuite la place à une multitude de petits détails sélectionnés soigneusement. Ils sont là pour donner un véritable sens au logo, se concentrer sur l’essentiel, pour affirmer la particularité de chacun des territoires. En d’autres termes, des armoiries modernes sur une logique de construction commune.

Ce projet « Étendard » a le mérite de faire avancer la question des identités visuelles des communautés territoriales. Raphaël François ose amener un vrai parti-pris graphique avec un système très proche d’une icône d’application mobile. Une piste de réflexion à considérer car elle souligne les problèmes récurrents de ces entités à se doter d’une identité visuelle pertinente.


Comment est né le projet ?

Le projet est né durant l’été 2014, en lisant sur le blog de Geoffrey Dorne un article consacré à un re-branding des drapeaux des 50 états des États-Unis. Je me suis dit que ça pouvait être une idée intéressante que d’essayer de revoir l’image des régions en France. Les diverses polémiques liées à des changements d’identité de villes, de départements ou de régions m’ont encouragé à passer de la simple idée à un projet un peu plus sérieux. Par la suite je me suis dit que si je faisais les régions, pourquoi pas faire les départements, et puis pourquoi pas créer une typographie spécialement pour ça (même si c’est finalement arrivé tard dans le projet). Je n’étais tenu par aucun cahier des charges si ce n’est le mien, donc il y a eu une sorte d’escalade dont j’ai cru à certains moments que je ne sortirai jamais, mais finalement, le projet s’est stabilisé et je pense qu’il est arrivé à maturité.

Quel regard as-tu sur l’identité visuelle des communautés territoriales aujourd’hui ?

Mon regard sur l’identité territoriale… je pense qu’il y a trop de choses “vides de sens”, qui ne racontent rien. Pour un pays avec des territoires comme les nôtres c’est quand même dommage.
Par exemple, il y a eu une sorte de “mode” pendant un moment, on voyait des cœurs apparaitre dans les identités de certaines villes/départements/régions, typiquement ce genre de choix est pour moi une des pires erreurs que l’on peut faire sur un sujet comme celui-ci, c’est trop neutre, ça ne définit rien.
Mais je connais les conditions de réalisation de ce genre de travail. Il y a beaucoup de contraintes, beaucoup de choses peu judicieuses sont imposées, c’est parfois même purement politique malheureusement, la créativité est étouffée.
Après il ne faut pas noircir complètement le tableau, il y a parfois des choses très bien, mais c’est encore beaucoup trop inégal.

C’est un sujet compliqué dans tous les cas parce qu’on ne parle pas d’une marque de pâtes ou d’un magasin… Tout le monde y est sensible, ça a quand même la prétention de représenter l’endroit où l’on vit, auquel on est attaché.



Que peut amener l’uniformisation des signes ?

Il y a plusieurs choses : en ce qui me concerne j’aime créer des grandes identités homogènes et cohérentes, c’est donc évidemment surtout un parti pris graphique, qui a l’avantage de prendre le contre-pied de ce qui se fait actuellement. Mon projet s’inspire beaucoup de l’héraldique, que j’ai tourné un peu à ma sauce. Si on regarde les armoiries historiques elles se ressemblent beaucoup, ce sont les mêmes symboles qui reviennent souvent. Simplement ils varient dans leur position, leur couleur et leur combinaison, tout cela était déjà donc très homogène, je n’ai rien inventé.
D’autre part ce qui a aussi renforcé cette idée c’est le constat qu’il y a des territoires qui changent d’identité régulièrement sans en avoir vraiment besoin (le pire étant lorsque ça devient moins bien), et d’autres qui n’ont rien touché depuis des décennies peut-être par soucis financiers ou tout simplement parce que “pas d’envie de changer” mais qui pourrait en avoir besoin. De tout ça découle une sorte d’inégalité de traitement, la vision que je propose met tout le monde à la même enseigne tout en gardant des symboliques fortes propres à ces territoires. Je ne sais pas si c’est mieux ou moins bien, ce que je sais c’est que ça m’a permis d’aborder le problème sous un autre angle.
Enfin, je dirais qu’à l’échelle du pays les territoires paraissent évidement plus soudés.

Qu’est-ce que tu as pu découvrir en réalisant ce projet ?

Une chose que je savais déjà un peu et qui s’est fortement confirmée, c’est l’importance dans ce sujet des symboles liés à l’histoire. Au début je ne savais pas trop comment gérer le projet. Devais-je créer de nouveaux symboles, faire de la typo, de l’abstrait… Je me suis rendu compte que c’était un risque de ne pas au moins faire écho à quelque chose d’historique, il faut que ça parle aux gens culturellement. L’avantage des symboles historiques c’est qu’ils ont une valeur, ils racontent quelque chose, ils étaient là avant notre naissance et ils le seront toujours après notre mort, ça nous dépasse en un sens.
Je ne pense pas que l’on puisse par exemple utiliser un projet d’avenir, politique, ou une idée future pour représenter un territoire, c’est beaucoup trop clivant, il y aura toujours des gens pour ne pas être d’accord.
Les symboles historiques, s’ils peuvent diviser, ont au moins l’avantage d’avoir un vécu, d’appartenir à tous, c’est la population qui les a acceptés, ça leur donne une légitimité.
Certains trouveront ça triste de ne pas oser bousculer les choses sur le fond. Mais lorsque que l’on refait l’image d’un territoire, elle va être imposée aux gens comme porte-drapeau. Or, les territoires ne sont pas des entreprises et les gens ne peuvent pas ignorer “le produit”. Il n’y a pas de logique de consommation ou d’adhésion. Le projet bouscule déjà assez les choses sur la forme.



Comment les choix graphiques que tu as fais se sont imposés ?

La base de ma réflexion c’était de créer une “ombre des symboles”. Faire écho à une idée riche et dense par des symboles simplifiés : “contemporain de forme et historique de fond”. Il me fallait une forme épurée sur laquelle m’appuyer. L’hexagone, symbole de notre pays, s’est naturellement imposé. Sur ce modèle j’ai fabriqué une grille qui m’a servi dans la construction de toutes mes formes.
J’ai ajouté un système de marquage appelé “ornement régional” afin que l’on puisse identifier la région d’un département rien qu’en voyant son logo.
La couleur fut la question délicate. À l’origine de mon projet il n’y en avait pas, mais il y a quelques mois, j’ai douté. J’ai pris une semaine pour essayer, ça ne me plaisait définitivement pas. On perdait l’esprit initial. Malgré le fait que beaucoup y sont attachés, j’ai décidé d’aller au bout de mon idée.

As-tu rencontré des difficultés particulières ?

L’une des difficultés majeures consistait en la prise de recul, et la remise en question. La taille du projet aussi : les départements ont eu pas loin de 7 versions différentes, c’est l’inconvénient de chercher une logique commune pour plus de 90 structures !
Je dirais que la typographie a été particulièrement éprouvante. Je ne suis pas typographe, je suis designer-graphique. Je savais utiliser la typo, la dessiner pour un logo unique. Mais forger une vrai typo de A à Z c’est autre chose ! J’étais un vrai profane. Et encore ! Moi j’ai fait une typo simple, pour logo ou titre. Elle n’est pas faite pour les grands textes. J’avais besoin d’impact, mais ça n’est vraiment rien comparé à la complexité et la justesse d’une Garamond ou d’une Futura. Je tenais déjà les typographes en haute estime mais ce travail n’a fait qu’augmenter mon admiration. Si on veut sortir une vraie typo agréable à la lecture sur de grands textes, c’est un vrai travail d’orfèvre.

Comment envisages-tu de prolonger ce travail ?

Et bien déjà quand les nouvelles régions seront officiellement nommées, j’adapterai cette partie du projet.
Il y a des choses intéressantes à faire avec les institutions de l’État. J’ai déjà commencé quelques esquisses, mais ça prendra du temps.
Il est aussi prévu d’imaginer une sorte de plateforme web citoyenne. Dans tous les cas, je ne me donne pas de dates, ni la pleine certitude que toute mes idées aboutiront. Je fais ça sur mon temps libre, parce que ça m’amuse, et que ce sont de très grandes problématiques.

http://bit.ly/1OUPyTa

Propos recueillis par Charles Loyer

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