Un Instant avec… Lucile Piketty

L’exceptionnel se trouve souvent à notre portée. Les portraits publiés dans L’Instant Parisien nous le prouvent régulièrement. Depuis 2013, Laurence, ex-journaliste dans la presse magazine, et Fabrice, photographe, dénichent au cœur de la capitale des espaces atypiques, au sein desquels œuvrent des artisans, des artistes et autres créatifs passionnés par leur métier. Ce Paris magnifique s’invite aujourd’hui dans nos colonnes, au travers une rencontre avec l’illustratrice Lucile Piketty, généreusement partagée par l’Instant Parisien. Ces chroniques de la vie parisienne sont également présentées dans un magazine papier, dont le numéro 2 a récemment vu le jour.

Lucile, jeune illustratrice parisienne, avoue d’emblée que le digital ce n’est pas son truc. « J’aime avoir de l’encre sur les mains. » Dans l’atelier qu’elle partage avec ses parents artistes, elle trace sa route. Ou, plutôt, elle grave son sillon. Sur cuivre, sur bois ou sur lino, jonglant entre travail à la commande et recherches personnelles. Nous la rencontrons alors qu’elle vient tout juste de recevoir le prix Lacourière récompensant un graveur en taille-douce.

Tu travailles essentiellement la gravure. Peux-tu nous dire comment « tout cela a commencé » ?

Quand j’ai choisi de m’orienter vers des études d’art, j’ai découvert l’atelier de
gravure de l’Ecole Estienne pendant leurs journées portes ouvertes. À cette époque, je ne connaissais pas du tout la technique. J’ai postulé et je ne l’ai pas regretté. Je me suis vraiment épanouie dans cet atelier. La formation est très complète, très approfondie, on peut, par exemple, consacrer des matinées exclusivement à l’impression. Ensuite, j’ai eu la chance d’être admise aux Arts Deco de Paris. Là-bas, j’ai appris à utiliser un peu plus le digital et à travailler sur ordinateur. Mais je préfère le contact de la matière. Mes profs l’ont accepté et m’ont encouragé à me perfectionner dans la gravure. J’ai continué à me former et à expérimenter de nouvelles techniques. Cela fait donc 10 ans que je grave, je ne me suis jamais arrêtée.


En tant qu’illustratrice travaillant à la commande pour des clients, comment gères-tu les spécificités de la gravure ? Les allers-retours, liés aux demandes de modifications, ne sont-elles pas problématiques pour l’artiste ?

Jusqu’à maintenant, j’ai eu de la chance. Depuis que je suis sortie des Arts Deco, ce sont les clients qui sont venus à moi. Ils aiment le style de mon trait et en connaissent aussi les contraintes techniques. En amont, je fais beaucoup d’esquisses, je donne au client un avant-goût, le plus précis possible, du rendu
final. À moi ensuite de ne pas me planter dans la réalisation ! Il est possible d’apporter des modifications à la gravure sur cuivre mais tout ce qui concerne le bois, là, effectivement, c’est généralement sans retour possible. C’est le jeu. Quand j’estime qu’il manque quelque chose sur l’estampe, je fabrique des petits tampons et je reviens sur le dessin. Pour l’instant, j’ai donc eu des clients compréhensifs, je n’ai pas encore été confrontée aux retours incessants !

Tu prépares en ce moment un ouvrage avec les éditions du Seuil. Il s’agit d’un livre pop-up. Comment ce projet poétique est-il né ?

Le projet remonte à quelques années. Aux Arts Déco, je devais traiter le thème de «l’image cachée». J’ai dessiné des assiettes en papier qui mêlent gravure sur bois et pochoir. De loin, tout parait plat. Mais en réalité, le motif est découpé et on peut déplier les assiettes qui deviennent soudain des sortes de cages abritant des animaux exotiques. Le processus a été long et compliqué. Il y a eu beaucoup de maquettes. Il fallait trouver l’épaisseur de papier idéale. Le découpage pour le popup ne s’est pas fait naturellement non plus. Et puis, Le Seuil a vu ce projet et m’a proposé d’en faire un livre.


As-tu envie d’explorer d’autres techniques dans les années à venir ?

Il est certain que je graverai toute ma vie. J’adore le côté accidentel et imprévisible de cette technique, tout comme ce sentiment de ne pas pouvoir tout contrôler. La première feuille qui sort de la presse est une surprise qui fait partie de la création. Je ne m’en lasserai jamais. Je sais aussi, qu’un jour, je me mettrai à la peinture à l’huile. Comme mes parents sont peintres, j’ai grandi entourée de toiles et de pinceaux. Je fais de petites peintures mais ça s’arrête là. Si je m’y mettais sérieusement, la peinture m’éloignerait forcément du travail de commande. Pour l’instant, j’essaie de trouver un équilibre entre les commandes et la création, les recherches personnelles. Parvenir à faire cohabiter ces deux mondes demande de bien gérer son temps.Quand je suis sur une grosse commande d’illustration et que je dois m’y consacrer pendant un mois à fond, je m’accorde ensuite du temps pour mon travail personnel. Je n’ai pas envie de choisir l’un ou l’autre, on verra plus tard.

Pour ton projet de diplôme aux Arts Deco, tu as gravé de grands panneaux de bois de 2 m 40 sur 1 m 50. Ce sont des oeuvres très puissantes qui plongent le spectateur dans un univers cinématrographique de sous-bois. Que
t’apporte le travail en très grand format ?

C’est un défi que je me suis lancé. Voir jusqu’où je pouvais amener la gravure sur bois en ne me limitant pas aux dimensions standards des presses. Mon projet consistait à imaginer une forêt sur plusieurs panneaux. Initialement, j’avais prévu de me servir d’une très grande presse qui me permettrait d’imprimer une estampe d’un mètre sur deux. Il en existe une à Paris de ce genre. Et puis, un jour, en réalisant des tests d’impression chez moi, en pressant manuellement à la cuillère, je me suis rendu compte que ce rendu, très artisanal, qui montre la trace du geste, me plaisait. Cette technique à la cuillère permet de ne pas avoir que du noir et blanc mais de jouer avec les gris, les traces, les accidents. On pourrait se dire que «c’est mal imprimé», mais c’est volontaire.


Quel est ton processus de création ? D’où vient l’impulsion ?

J’ai besoin de me faire une idée très précise de ce que je veux. Une fois cette
image en tête, je me lance. Je suis parfois un peu lente à me mettre en route mais une fois décidée, j’ai dois aller très vite dans la réalisation. Dans ces cas-là, je travaille 10h à 15h par jour et je dors peu. Il ne faut pas que ça traine même si je vais au-delà de la fatigue. Vu de l’extérieur, mon rythme peut donc sembler assez bizarre. Je peux disparaître des jours entiers quand je travaille. Impossible de faire autre chose de toute façon. Bon, disons que ça peut être dangereux socialement, c’est sûr. Quand je suis en phase de réalisation, je pourrais facilement être tentée de m’exclure du monde. Parfois, je rêve de m’isoler pour travailler comme un ermite (rires). Heureusement, une fois le projet terminé, je redeviens sociable et je n’ai plus du tout envie de vivre loin de tout et de tous !

Parmi tes sources d’inspiration, tu cites volontiers le cinéma. Particulièrement les films en noir et blanc…

Oui, mes parents sont de grands fans de films anciens. Avec ma soeur, ils nous mettaient très jeunes devant des Hitchcock. Nous avons été nourries par ces images. J’ai vu énormément de films en noir et blanc, des films muets aussi, expressionistes, avec des contrastes très forts. Ces films m’ont marquée et m’influencent encore. Je garde imprimée en tête une certaine façon de cadrer, d’éclairer une scène. Concrètement, cela m’a aidé pour une série de linogravures sur le thème des salles de boxe à New York. Il y a des films qui m’ont particulièrement marqué. Vampyr de Carl Theodor Dreyer, par exemple. Je l’ai découvert petite et il m’avait terrifiée. Puis je l’ai revu plus tard. Un choc esthétique. Je pourrai aussi citer des films noirs américains comme Le Grand Sommeil de Howard Hawks pour sa lumière parfaite.


Tu vis en région parisienne mais tu nous confiais avoir envie de voir du pays.

Oui, j’ai envie de concilier voyage et travail. Il y a quelques années, j’ai vécu à
Brooklyn pendant 6 mois et j’ai eu le sentiment d’être plus productive là-bas. C’est aussi sûrement dû à la nouveauté, au dépaysement qui est forcément inspirant. Je savais que j’avais une date de départ alors je profitais de chaque moment pour dessiner, produire. Maintenant j’aimerais bien découvrir l’Ecosse. Il y a un atelier de gravure là-bas qui m’intéresse. Je pense aussi au Mexique et à sa tradition dans l’art de la gravure. Et le Japon… Je pense beaucoup au Japon.

Tu as grandi dans un monde d’ateliers et de peinture. La vocation d’artiste est quelque chose de mystérieux. Dirais-tu que, pour toi, ce fut une évidence ?

Tout ce que je peux dire c’est que, très jeune, on m’emmenait voir des expositions. Sur le moment, tu ne te rends pas compte que cela influencera ta vie future. Mon cerveau et mon imaginaire enregistraient les choses que je voyais. L’oeil et le désir de créer viennent petit à petit. Mais attention, même si mes parents sont artistes, j’ai dû passer un bac S… Pour les rassurer ! (Rires)

© Texte et photos : L’Instant Parisien

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