Xavi Martínez : « Le design graphique espagnol est un pas derrière celui de l’Europe. »

Gràffica nous présente Xavi Martínez Robles, jeune designer barcelonais de 27 ans. Il a étudié le design graphique à l’École Supérieure de Design de Barcelone (ESDi) et a ensuite directement travaillé. Avant même son diplôme, et après, il est passé par différents studios, ce qui l’a amené à travailler en Croatie pour Bunch Design. Il a débuté par des stages au studio Ruiz+Company et, après avoir terminé ses études, il est devient, pour un an, responsable du département de design graphique de son université.

Puis, il se rend en Croatie pour faire partie du studio Bunch Design pendant quelques mois avant de revenir à Barcelone, où il collabore avec le studio Artofmany. Il travaille ensuite chez Séptimo, studio spécialisé dans l’image de marque. Tout cela en cinq ans, durant lesquels le concepteur a également combiné son travail pour les études et son travail en tant que freelance.

Tu as travaillé comme designer graphique junior chez Bunch Design, en Croatie ? Quelles différences de travail – entre la Croatie et l’Espagne – as-tu rencontrées ?

Je suis resté quasiment 2 ans chez Bunch, à Zagreb. Le studio ressemble plus à un studio londonien qu’à un studio croate, en effet les partenaires ont été formés et ont ouvert le studio à Londres. Concernant les différences, je pourrais dire que les designers croates sont un peu plus stricts, ils passent plus de temps à conceptualiser les projets, à envisager différentes options et à faire des tests. En général, les horaires sont beaucoup plus longs, je comprends que l’un aille de pair avec l’autre. Sinon, plus ou moins la même chose.

Selon toi, où se situe le design graphique espagnol ?

Je crois que le graphisme en Espagne se situe un pas en arrière par rapport au reste de l’Europe. Malheureusement, il n’y a ici toujours pas de conscience claire de ce que le graphisme signifie et de ce que cela implique. Chaque jour, se déroulent des luttes, dénuées de sens, entre les clients et les concepteurs. Le graphisme n’est pas apprécié comme il se doit et tout le monde s’octroie la permission de commenter notre travail. Le fait que nous ne comprenons toujours pas très bien à quoi sert le design affecte les budgets, la plupart du temps très serrés, et donc les salaires des concepteurs, les horaires et par conséquent, la qualité du design qui est produit.

Pour ce qui est des designers et du design en general, je pense que le niveau est de plus en plus élevé. Il y a de plus en plus de jeunes qui sortent d’études avec un grand potentiel. Surtout à Barcelone, je pense que, d’une certaine manière, le graphisme se distingue plus que dans d’autres villes.


Human Rights

Tu as notamment réalisé des travaux de design éditorial, de packaging et de branding. Quel type de projets te correspond le plus ?

J’ai eu la chance de réaliser beaucoup de projets de différentes sortes, j’ai donc pu vivre et expérimenter chacun d’entre eux. En général, le type de projet qui m’identifie le plus et sur lesquels je travaille le plus en ce moment est la conception d’identités d’entreprise, au même plan que l’éditorial.

A-t-il été difficile de te faire ta place dans le monde du design, après avoir terminé tes études ?

Cela n’a pas été très difficile pour moi, heureusement j’ai toujours eu un travail, je n’ai jamais été au chômage et j’espère continuer comme ça. J’ai travaillé et collaboré avec plusieurs studios et la plupart des clients que j’ai eu sont venus d’eux-mêmes. Je n’ai jamais cherché de nouveaux projets. Je pense que mon agitation, mon désir de travailler et ma passion pour ce que je fais ont beaucoup à voir avec cela.

Que recommanderais-tu aux jeunes designers en passe d’intégrer la sphère du design ?

Je recommande d’ailler travailler ailleurs, apprendre la culture d’un autre pays, une manière différente de voir le monde, rencontrer des gens, et se déconnecter. Si ce que tu cherches, n’est pas ici. Travailler dans un autre pays m’a beaucoup aidé, professionnellement et personnellement. Apprendre avec un studio étranger peut, selon moi, te donner une vision alternative de ce que tu as déjà appris. L’idéal serait que nous vivions, si possible, tous une expérience comme celle-ci, au moins une fois. Je n’exclus pas de retourner à l’étranger à l’avenir.

Que penses-tu de la formation dispensée actuellement dans les écoles ? Prépare t-elle suffisamment à la grande compétitivité qu’il y a dans le secteur ?

La formation donnée dans le domaine du graphisme est très basique. Je pense que les étudiants ne sont pas assez préparés pour le monde du travail. Et ici, je serai un peu critique. Je ne peux pas parler pour d’autres universités, mais dans celle où j’ai étudié (ESDi), le centre et le personnel enseignant ne préparent pas suffisamment les étudiants. Je vois ça maintenant, avec le recul, je ne le voyais pas au début de mon cursus. Aucun projet réel n’est réalisé, et nous n’avons pas de réelles méthodologies, puisque la plupart des professeurs ne travaillent plus comme designers ou n’ont jamais exercé.

Il est également vrai que chaque élève doit savoir se former, trouver son chemin, être très curieux. Vous pouvez déjà avoir les meilleurs professeurs, mais si vous n’avez pas de curiosité, je ne pense pas que vous irez très loin. En fin de compte, tout dépend de l’étudiant.


Sala Equis

Un projet à garder ?

Celui pour Sala Equis. Un de mes projets les plus complets et dont j’ai le plus profité.

Pour ce projet, tu as travaillé sur le web design, l’emballage, la communication visuelle, la signalétique, etc. As-tu fait le travail toi-même ou as-tu également délégué ? Combien de temps faut-il pour faire un travail de ce niveau ?

Le projet a duré un an environ à compter de la première rencontre avec le client. Ce fut un long projet, avec des pauses occasionnelles. Le projet d’identité visuelle que j’ai réalisé moi-même comprend la papeterie, l’emballage, la communication … Pour le web, j’étais un peu plus pressé donc j’ai compté sur l’aide de deux bons compagnons : Àlex Gordo pour le graphisme, et Jonás Zamora pour la programmation.


Vaques Sagrades

Tu as remporté un prix en Or Laus en 2014, pour le projet Vaques Sagrades…

J’ai gagné le Golden Laus dans la catégorie des projets finaux. C’était une grande joie à l’époque, je pense que nous aimons tous que d’une manière ou d’une autre que notre effort de travail soit valorisé. C’était un projet qui n’était pas très apprécié par mes professeurs et le jury de l’université, donc gagner le prix m’a donné confiance en moi pour croire en ce que je fais.

Le projet qui t’as le plus donné mal à la tête ?

Il y a deux ou trois ans, des gars de Madrid m’ont contacté. Ils voulaient créer un magasin de couture dans la capitale. La vérité est que le projet n’était pas très bien, ils m’ont fait faire milles changements, puis ils ont abandonné le projets sans me payer la majeure partir. C’était tellement mauvais que je me fichais de l’argent, je voulais juste y mettre fin.


Tibidabo Brewing

Les concours organisés pour les missions de projet suscitent généralement une grande controverse dans le monde du design et dans le secteur créatif en général. Quelle est ton expérience ? Selon toi, quelle serait la meilleure façon de faire ces commandes par concours?

J’essaie de ne pas participer à des concours ouverts à tous, ni aux concours réservés à ceux qui ne paieraient pas pour soumettre une proposition. Je dois admettre que oui j’ai participé à un concours, l’un d’eux était pour le département de l’énergie de la Generalitat. Je n’ai pas été sélectionné, donc je n’en ai pas vu plus.

Je ne suis pas sûr de connaître la bonne formule pour les concours, mais je pense que l’idéal serait toujours des compétitions fermées, pour lesquelles il y a une rémunération équitable pour chaque proposition, un jury qualifié qui valorise les différentes options et un gagnant qui développe finalement le projet, avec un budget pour cela.

Tu as travaillé pour différents studios comme Bunch Design, Ruiz+Company et Artofmany. Quand et pourquoi as-tu décidé de devenir freelance ? Quels sont les avantages et inconvénients de ce statut ?

Je n’ai jamais décidé de devenir freelance, c’est venu tout seul. Je suis incapable de dire non à un projet intéressant, c’est quelque chose qui me dépasse complètement.

En commençant par les inconvénients, et je pense que tout le monde sera d’accord avec moi, la question des travailleurs indépendants. Je n’ai pas de constamment du travail, ça va et vient car, comme je l’ai déjà mentionné, je ne recherche pas de nouveaux projets. Parfois, j’ai de gros projets et parfois de très petits projets, et la question fiscale n’est pas aisée. J’essaie toujours de déclarer tout ce que j’encaisse et de le rendre légal mais c’est dommage que ce soit si compliqué. Quand je parle à des amis d’autres pays, ils ne peuvent pas croire ce qu’ils nous font payer ici.

D’autre part, en combinant toujours le travail du studio avec le travail en tant que freelance, j’ai progressé plus rapidement en tant que concepteur. Cela donne l’opportunité de faire face à un projet par vous-même et d’en tirer des leçons. Un autre avantage, évidemment, est la question économique, vivre dans une ville de plus en plus chère tous les jours, comme Barcelone, ne vous donne pas grand-chose à épargner.

Comment gères-tu ton travail personnel – freelance – et ton travail chez Séptimo, studio où tu travailles en tant que salarié ?

Avec peu de vie sociale et une partenaire avec beaucoup de patience (rires). Je plaisante un peu, mais la vérité est que je travaille beaucoup et je passe beaucoup d’heures devant l’ordinateur. En général, je n’aime pas mélanger le travail de freelance avec ma journée de travail à Séptimo. Si je le fais, c’est à cause d’une urgence ponctuelle. Au studio, nous croyons en la responsabilité de chacun, nous sommes tous conscients de nos projets et j’ai la chance qu’on se fasse confiance aux designers et si, pour une raison quelconque, je dois m’arrêter et faire autre chose, ça n’est pas un problème.


écrit par Jorge Gil, traduit de l’espagnol par Stéphanie Thiriet

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